The Cinematic Orchestra « To Believe »

Si The Cinematic Orchestra se présente comme une entité multiple et changeante, il reste la concrétisation de la vision musicale singulière et inspirée, de son créateur et leader Jason Swinscoe. Ce nouvel album affiche avec autorité, une liberté artistique évidente, permise par un succès planétaire jamais démenti depuis l’inaugural Motion, il y a maintenant 20 ans.

Malgré sa qualité musicale et son exigence, To Believe ne peut en l’état rivaliser avec la force des deux premiers albums (studio) magistraux qui ont forgé la notoriété de The Cinematic Orchestra, (Motion & Every Day, 1999 et 2001, Ninja Tune). L’époque n’est déjà plus la même. En ’99, un label comme Ninja Tune est l’objet d’un bouillonnement créatif autour de la culture DJ, de la culture radiophonique, de la bass music, du Jazz, du Hip-Hop, de l’Electro, du VJing… (la liste est non exhaustive). L’expérimentation et l’exploration sonore sont de mise dans la maison des inspirants Coldcut. Mais Swinscoe va avec ses premiers morceaux (notamment « Diabolus » et « Channel 1 Suite »), pousser les intuitions du moment, dans une forme d’accomplissement, qui va inscrire la formation dans la durée et lui permettre de largement dépasser les effets de la « hype ». Capable d’assembler comme rares savent le faire, l’esprit de figures majeures du 20ème siècle comme Miles Davis, Sun Ra ou Steve Reich avec la philosophie des nouvelles pratiques de compositions et de productions (pour ne pas dire révolutionnaires) issues du Dub et du Hip-Hop, il s’ouvre la voie à de nombreux champs des possibles, lui permettant de dépasser dès 2007 le cadre de la musique alternative. Surfant sur des morceaux extrêmement fédérateurs et marquants comme « To Build A Home » (ne l’oublions dans ce cas précis, sublimé par la voix du chanteur Patrick Watson), il réalise certainement un rêve de mélomane qu’il reste avant tout, en revêtant le costume des grands compositeurs de musiques de films qui l’ont certainement largement influencé. Le défaut principal de cette période est d’emmener la musique de The Cinematic Orchestra vers une emphase systématique et une instrumentation souvent boursouflée, mais qui s’accorde pleinement à son objet pour le coup cinématographique et documentaire. Pourtant loin s’en faut, Jason Swinscoe n’a jamais succombé à la facilité et encore au moins, à l’opportunisme.
Pour le fan de la première heure que je suis, To Believe n’était donc pas un disque attendu avec un appétit démesuré, (après le plus confidentiel In Motion#1 en 2012) mais tout de même avec une curiosité certaine. Il frappe dès les premières écoutes par la présence de ces voix imposantes, qui ont été une marque de fabrique depuis le LP Every Day (quelle intuition que de s’adresser à cette grande chanteuse et femme d’exception qu’est Fontella Bass, paix à son âme !).
En premier lieu, le complice historique en la personne du toaster Roots Manuva, pour un troublant « A Caged Bird/Imitations of Life », orchestrant une intense envolée slam afro-futurisme (dont il serait intéressant d’ailleurs de découvrir des versions alternatives, et notamment des plus minimalistes). Difficile de ne pas faire un parallèle avec Massive Attack, pour cette volonté d’incarner un propos musical avec autant de personnalités, aussi bien vocales que symboliques. To Believe partage avec le Heligoland de la bande à Daddy G et 3D, cette grande capacité à traduire la rage, la mélancolie, la déraison de l’ère post-moderne. Il se décompose donc en sept morceaux, dont aucun ne descend en dessous des 5 minutes. Ce choix s’inscrit à contre-courant d’une production actuelle hystérique et à la marge d’une approche pop des musiques contemporaines. Il interroge forcément notre propre rapport au temps à l’ère du numérique, puisque à contrario, il faut justement prendre le temps d’écouter d’un bout à l’autre cette œuvre déconnectée. Cette densité ne permet pas vraiment à des individualités de se démarquer. Même si le tracklisting induit une mise en lumière de la ballade soul toute en émotion, To Believe, porté par le chanteur américain Moses Sumney, créant l’illusion fantasmée d’une fusion entre Terry Callier et Horace Andy ; ou encore de l’intriguant instrumental « Workers of Art », malgré le lyrisme excessif de son développement. Le LP se conclue avec les mouvements successifs du monumental « A Promise », interprété avec beaucoup de nuances, en solo par la choriste live de la formation, Heidi Vogel, pour une explosion finale, sous l’influence (flagrante) du jazz futuriste et électronique des producteurs techno de Détroit Carl Craig et Juan Atkins.

Délaissons les voies dithyrambiques d’une analyse complaisante égo centrée : le plus important dans cette histoire reste que To Believe prolonge avec intelligence, la saga d’une des formations les plus remarquables du moment, capable de s’adresser au plus grand nombre sans céder du terrain à une réelle ambition artistique.

The Cinematic Orchestra To Believe Ninja Tune/Pias

TRACKLIST :

Side A

To Believe (featuring Moses Sumney)
A Caged Bird/Imitations of Life (featuring Roots Manuva)

Side B

Lessons
Wait for Now / Leave The World (featuring Tawiah)

Side C

The Workers of Art
Zero One/This Fantasy (featuring Grey Reverend)

Side D

A Promise (featuring Heidi Vogel)



Egalement dispo’ sur Bandcamp, iTunes, Qobuz & Spotify,
mais surtout chez tous les bons disquaires indépendant !


Laurent Thore

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