Girls In Hawaii: « Repartir de zéro… »

Girls in Hawaii

Juste avant un magistral concert dans le cadre intimiste et classieux du Trianon, à Paris, le 20 novembre 2013, nous avons pu poser quelques questions au groupe Girls In Hawaii à propos de l’album Everest, que le combo belge défend actuellement en tournée sur les routes de France, de Navarre et d’Europe. Entretien dans les loges cosy de la très belle salle située à Pigalle avec le très aimable, chaleureux, franc et sympathique Antoine Wielemans, qui permet d’en savoir un peu plus sur la difficile conception de l’album Everest, sur les œuvres ayant inspiré le disque, sur la scène belge actuelle et sur les engagements du groupe, entre autres. Interview :
Qu’est ce qui vous aidé à vous remettre au travail longtemps après la sortie de l’album Plan Your Escape ?

Antoine Wielemans : Au départ, c’est une démarche personnelle, le groupe était en pause après le décès de Denis (Wielemans, ndr). Enfin,  » en pause « , ce n’était pas vraiment une pause, c’était tout simplement fini, ça n’avait plus vraiment de sens. Ça s’est arrêté du jour au lendemain et pendant deux ans il n’y a plus rien eu. Il y avait plein de questions :  » est-ce qu’on va encore faire de la musique un jour ? « ,  » est-ce que le groupe pourrait encore exister ? « ,  » Est-ce que je me vois encore comme musicien ? « … On a démarré cet album au départ pour répondre à ces questions, sans imaginer faire un disque… J’ai juste pris une petite baraque en location dans les Ardennes, en plein dans la campagne, pendant un an. J’ai un peu bidouillé un studio et je me suis dit que j’allais faire de la musique un peu tous les matins et que j’allais voir ce que ça donnerait au bout de six mois / un an… Si ça me faisait du bien ou pas. Je savais que ça allait être dur au départ, et ça l’a été pendant 3 ou 4 mois. Puis, petit à petit, il y a eu quelques moments magiques et du coup ça s’est emballé petit à petit. Ça faisait juste du bien de remettre les mains dans le cambouis, c’était pas forcément pour faire un disque… Finalement, en, faisant ça, Lio (Lionel Vancauwenberghe, ndr) et moi, on avait tous les deux des chansons de notre côté. L’envie et l’excitation sont revenues progressivement.

Vivez-vous de la musique ou alors, quand vous n’êtes pas en studio ou en tournée, travaillez-vous ?

Quand on est en tournée, en studio ou dans une période de sortie de disque, c’est un plein temps, ça prend même plus qu’un plein temps, c’est un peu la folie ! Mais, après, il y a aussi les périodes d’écriture. On est lents pour écrire, donc on aime bien faire un peu d’autres choses à côté. Pendant les 2 ou 3 ans entre les disques, je reprends un boulot à mi-temps, parce que ça m’occupe et que ça me plaît : je vois d’autres gens, ça rythme les journées différemment. Pour moi, être artiste et écrire des chansons à temps plein, ça ne marche pas du tout… J’ai besoin d’une connexion à la vie réelle !

There is always a fall
But it happened too soon.
How can I see the living all around,
When I struggle with you

Girls In Hawaii « Misses »

Je trouve qu’Everest, votre nouvel album, est un peu plus mélancolique que les précédents, mais assez lumineux. C’est un peu comme une sorte de nouveau départ, il sonne assez différemment des autres disques…

J’ai l’impression que dans notre musique depuis le début, il y a toujours eu une part de mélancolie. Le deuxième album avait un côté un peu  » gueule de bois « , après les tournées interminables pour présenter le 1er album (From Here To There, ndr). On s’est un peu perdus dans le 2ème, dans le stress de refaire un disque. Et donc du coup, en sortant du deuxième disque (Plan Your Escape, ndr), on a vraiment eu envie d’un truc moins plaintif, quelque chose de lumineux, d’aérien, avec beaucoup de claviers, d’envolées, quelque chose d’épique. On avait déjà ce nom, Everest, qui était un nom de code plutôt pour décrire ce que ça pouvait être musicalement, quelque chose d’aérien. Et du coup, ça a vraiment fait sens, puisque le thème du disque allait être assez lourd, forcément, on ne pouvait pas faire un disque sans aborder, même de manière détournée le sujet de la disparition de Denis, tout ce que ça a provoqué chez nous pendant 2 ou 3 ans… Et vu qu’on savait que le thème allait être lourd, on a un peu imaginé de se forcer à prendre le contre-pied musicalement : même si le paroles étaient parfois très dures, on voulait avoir quelque chose d’enjoué dans les mélodies, dans le jeu, d’aérien, avec pas de trop de disto’ et de sons sombres. Du coup, il y a pas mal de gens qui nous disent que l’album est plutôt lumineux, que c’est peut-être un de nos plus lumineux, alors que bizarrement le thème est sans doute l’un des plus sombres. C’est à l’image de Denis en fait, ce n’est pas un album hommage, mais forcément il y a de lui dedans, une partie de notre motivation à écrire des morceaux est liée à ça. Si on devait parler de lui dans un disque, ça ne devait pas être en termes ultra sombres et dépressifs ; dans sa personnalité, c’était sans doute le mec le plus enjoué, le plus vivant et le plus souriant du groupe, il apportait toujours une belle énergie, de manière constante. On voulait faire un album qui comporte ça.

Où avez-vous enregistré le disque et comment avez-vous choisi le producteur ?

Le disque a été enregistré à La Frette à Paris, c’est un studio où Syd Matters a déjà enregistré… Ses deux derniers disques on été faits là-bas et je trouvais qu’ils sonnaient super bien ! Je lui avais demandé où il avait travaillé et il m’avait parlé de ce studio, qui est un drôle de studio, parce que c’est en même temps une grande bicoque, une espèce de manoir cossu du début du siècle qui a été transformé en studio. Ça n’a pas le côté froid et industriel des nouveaux studios avec cent mille guitares, cent milles pédales, où tout est clean, le truc qu’on déteste en fait… Ça a un côté très bricolo mais en même temps, c’est un super studio, il y a un matos incroyable dedans et les gens sont hyper compétents. Pour ça aussi, on avait envie de prendre le contre pied de ce qu’on avait fait avant, on voulait travailler beaucoup plus rapidement, les premiers disques ont mis un an ou deux à être faits. On montait nous-mêmes les studios dans des maisons, c’est un putain de boulot ! C’est super amusant mais c’est super le bordel ! Là, on a trouvé un studio qui nous ressemblait et on a bouclé le disque en 3 semaines.
En ce qui concerne le choix du producteur, c’est un peu un hasard. On commençait à rassembler des démos et on s’imaginait devoir retourner en studio, pas encore sûrs de faire un disque. Notre éditeur avait eu un bon feeling sur un mec qu’il connaissait depuis quelques années, Luuk Cox, qui est un musicien flamand. Son profil était vraiment étrange c’est un musicien électronique, pas trop dans nos cordes au départ. Mais comme on n’avait rien à perdre et qu’on avait pas vraiment de plans, on a accepté de le rencontrer. Et puis, y’a un truc qui nous a marqués, il nous a dit qu’on avait plein de démos qui étaient chouettes, qu’il y avait vraiment de quoi faire un disque pour lui, qu’il fallait juste tracer en studio, ne pas se prendre la tête, qu’on allait faire ça en un mois… Mais surtout, qu’on allait beaucoup s’amuser ! Il parlait beaucoup de l’amusement, du jeu, de la matière géniale qu’on avait. Et je crois qu’on avait vraiment besoin de cela en fait, il fallait chasser un peu le sérieux, l’écriture avait été assez compliquée. Du coup en studio, c’était assez  » déconne « , assez con ! On a trifouillé plein de trucs, on bossait sans réfléchir, c’est vraiment l’album le plus simple au niveau de la réalisation qu’on ait fait, parce qu’il a pris une énorme part sur lui, de motivation, pour garder les choses centrées etc. C’est la première fois où on ne s’est pas posés cent mille questions sur chaque chanson, sur chaque arrangement, sur chaque son ! On a fait « une journée, une chanson », ça fait beaucoup de bien !

Mis à part ce dont on a parlé tout à l’heure, y-a-t-il des disques, des livres ou des films qui vous ont influencé pour l’album Everest ?

Dans la thématique montagne il y a des trucs qui nous ont beaucoup influencé : tous les bouquins de Taniguchi, c’est une série qui s’appelle « Le Sommet des Dieux », elle raconte l’histoire des premiers alpinistes qui ont franchi l’Everest. C’est un manga japonais, il y en a six ou sept tomes. Ça, on a on vraiment adoré ! Le thème de la montagne c’est un thème qui faisait partie de nous depuis pas mal de temps, ça fait longtemps qu’on a envie de l’explorer, de la mettre métaphoriquement dans un disque.
Sinon, pour le disque en lui-même, musicalement, on n’a quasiment rien écouté, parce que quand on est en train de bosser en studio, on n’a pas pas particulièrement envie d’écouter de la musique le soir après en avoir fait 12 ou 14 heures par jour. Y’avait juste un vieux jukebox dans le studio où on passait vraiment des merdes ou des vieux trucs sixties, ça nous faisait vraiment marrer…
Par contre, on a beaucoup lu. Moi, j’ai lu Limonov d’Emmanuel Carrère, mais je ne sais pas si ça a un grand rapport avec le disque ! J’ai lu quelques bios de musiciens assez cool : celle du guitariste des Who (Who I Am, Michel Lafon) Pete Townshend, qui est très bien, celle de Slash, plus terre à terre mais très marrante aussi. Un bouquin qui nous a vraiment influencé par contre, c’est l’autobiographie du chanteur de Eels (Tais-toi ou Meurs par Mark Olivier Everett chez 13ème Note). C’est le récit de vingt années de quelqu’un qui a une vie assez simple en dehors de la musique, quelqu’un à qui il arrive des merdes pas possibles. Il a vraiment une vie difficile, mais à chaque fois, il revient à la musique et il exprime vraiment simplement le plaisir de jouer, le plaisir de s’immerger dans un petit monde qu’il arrive à créer en quelques semaines, ce qui lui permet de repartir pour un an de rêve autour d’un album. C’est écrit d’une manière très simple, très sobre, très humble. C’est vraiment un livre qui nous a marqués ! Lio et moi, quand on l’a fini, on avait tous les deux envie de refaire de la musique, ça a vraiment été un déclencheur ! Tout est tellement simplement dit : il faut oublier tout ce que ça représente et penser au bonheur que ça peut provoquer entre nous.

Ce soir en 1ère partie au Trianon, il y a un autre groupe belge que vous avez choisi pour la tournée, V.O. Vous pouvez nous en parler ?

En fait, c’est le groupe de Boris (Gronemberger, ndr), qui est notre nouveau batteur depuis quelques mois, c’est un musicien bruxellois qui a pas mal de projets là-bas et dont on adore le jeu depuis des années… En fait, pour remplacer Denis, j’avais vraiment envie de faire appel à lui. Je sais que Denis était vraiment hyper fan de son jeu, on se voyait souvent à des concerts où il jouait, c’est un musicien humainement incroyable, son écriture est super aussi. Enfin, c’est vraiment une espèce de renfort dont je rêvais, ça fait deux ans que je lui demandais mais il était fort occupé sur ses nombreux projets, donc ça n’a jamais abouti. Et puis, il y a six mois, il a craqué, il a accepté et du coup on a fait un deal avec lui : faire tourner ses autres projets : V.O., où il chante, et Castus, où il joue de la batterie et où il y a des loops de guitare. C’est super bien. Castus a joué avec nous sur les dix dernières dates, c’était vachement bien, et ce soir c’est la grande première de V.O., donc il est super stressé ! Ils joueront une quinzaine de fois avec nous. Il fait l’homme orchestre, il joue de la guitare et de la grosse caisse avec son pied en même temps…

Y-a t il toujours autant de bons groupes en Belgique?

Comme dans tout, il y a des hauts et des bas, il y a des moments où c’est riche et des moments où c’est plus pauvre. Ces derniers temps, il y a des super groupes comme BRNS, j’adore depuis la première fois où je les ai vus sur scène il y a deux ans ! Ça m’a marqué parce qu’il y avait un côté très frais par rapport à la scène belge, qui a parfois été très pop, parfois dans le même sillon, ils font un truc bien à eux, ça ouvre des perspectives, ça éclate un peu plus le milieu. Il y a aussi un autre groupe, Robbing Millions, encore peu connu en Belgique, qui va faire notre première partie demain au Cirque Royal à Bruxelles. C’est très, très bien aussi. On cite aussi souvent en interview le groupe flamand Balthazar, qui est vraiment incroyable et qui a un vrai univers sonore. Je suis hyper fan de leur dernier album, et j’aime beaucoup en live également. C’est vraiment un grouper hyper classe !

J’ai vu sur Facebook que vous encouragiez vos fans à soutenir Greenpeace, suite à ce qui c’est passé avec les militants emprisonnés en Russie… Pouvez-vous parler de cet engagement ?

C’est vraiment très rare que l’on prenne position parce qu’on a pas envie de mêler la musique et les opinions qu’on a. La musique a un côté pur, vierge, le monde musical est assez beau finalement, et j’ai pas envie de me mêler de tout… Là, par contre, c’est vraiment une cause qui nous touche dans le groupe. J’ai un ami qui travaille depuis 3 ou 4 ans chez Greenpeace à Bruxelles, et j’ai suivi un peu l’histoire de l’intérieur avec lui, c’est vraiment l’horreur pour eux, ils sont sous la menace d’un énorme procès pour essayer de les libérer et qui va coûter un fric monstrueux… Apparemment, ça mettrait vraiment toute l’organisation en danger de devoir débourser autant de fonds pour libérer les 30 personnes emprisonnées. C’est hallucinant que des activistes absolument pacifistes, qui veulent exprimer une idée, soient menacer de la sorte. Forcément, on peut imaginer qu’il y ait une sanction mais, là, la sanction est exagérée et complètement débile. Ça prouve que la Russie n’est pas vraiment une démocratie, on voit ce qui s’est passé avec les Pussy Riot, il n’y a pas de liberté d’expression, c’est hyper dangereux. Comme on a pas mal de fans sur Facebook, c’était bien de l’utiliser pour amener des gens à signer la pétition.

Vous avez déjà joué pour Greenpeace ou pour les Pussy Riot ? C’est quelque chose que vous pourriez faire ?

On a déjà joué pour l’UNICEF et Amnesty International, on avait écrit des morceaux pour des compiles faites par Amnesty… On a déjà joué pour Ni Putes Ni Soumises en Belgique. Jouer pour Greenpeace, oui, à fond, ce serait une belle proposition !

Quels sont les meilleurs souvenirs de concert pour Girls in Hawaii…

On a joué dans plein de contextes différents, j’aime bien quand ça change… On a joué en Angleterre dans des petits clubs en 1ère partie d’un autre groupe, c’est différent de ce soir au Trianon ! Après, Paris, sans vouloir dire ça parce qu’on est ici ce soir, c’est pas forcément une ville qu’on adore en tant que ville, mais la réaction du public parisien pour nous est hallucinante à chaque fois qu’on joue ici ! Les gens sont super chauds ! Je me souviens d’une date à la Cigale en 2008, je crois que c’est le meilleur concert en salle qu’on ait jamais fait, avec le meilleur public… Même si tu fais un bon concert et si les gens se sentent bien, toi tu n’as pas forcément ressenti grand chose, parce que tu le fais tous les soirs ou parce que le son sur scène n’est pas dingue. Et puis à six, c’est dur d’être tous les 6 dedans au même moment. A La Cigale, il s’était vraiment passé un truc un peu incompréhensible, c’était un moment génial !

misses

Vous avez sorti un EP, Misses, pour le Disquaire Day 2013 avant la sortie d’Everest… Ça vous touche le sort des disquaires indépendants ?

Oui, ça nous touche ! On a tous racheté une platine vinyle et on a tous des vinyles à la maison… Le marché du disque s’est écroulé mais s’il y a un moyen de faire subsister les magasins de disques, qui n’ont pas seulement le rôle de vendre, mais aussi d’organiser des petits concerts, faire écouter des choses, proposer des raretés, donner des conseils, vendre des places de concert etc. Le Record Store Day, forcément, on était hyper touché par ça, on va essayer de le refaire cette année !

Dernière question pour terminer l’interview, j’ai vu qu’aux USA un concert était organisé pour commémorer les 10 ans de la mort d’Elliott Smith… Est-ce que ça vous intéresserait de participer à ce type d’hommage ou d’enregistrer une reprise ?

J’étais même pas au courant que ça fait déjà dix ans… On a déjà repris une chanson de lui, « Son Of Sam« , on est hyper fan… On devrait réapprendre à la jouer. On l’a reprise au local de répète parce qu’entre deux albums, on voulait répéter quelques reprises en attendant d’avoir de nouveaux morceaux. Donc on a dû la jouer une trentaine de fois en répète mais bizarrement on ne l’a jamais jouée live en concert…

Interview réalisée au côté de Pierre Andrieu le 20 Novembre 2013 au Trianon pour le site Concert & Co. Critique du concert ici et prochaine dates de tournée par .

Stéphane Pinguet

Disquaire indépendant aigri mais passionné, amateur de musique, cinéma, littérature et bandes dessinées en tous genres.

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