Les Hatepinks « Sauerkrank Opupo 4 »

Les Hatepinks avaient baissé le rideau il y a une dizaine d’années pour laisser place aux tout aussi remuants La Flingue. Et là, coup de théâtre, les morveux reviennent pour nous infliger une petite fessée de rappel. Si ça gagne pas, au moins, ça fait circuler le sang.

Après la création de l’exigeant Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) par Robert Queneau et François le Lionnais, différentes déclinaisons sont apparues, l’Oumupo pour la musique ou l’Oubapo pour la bédé. Dans le même esprit, Les Hatepinks ont donc créé le concept de l’Oupupo pour l’Ouvroir punk potentiel en 2007 avec le 45 tours Hate !-Oupupo Songs (Squoodge Records) en s’astreignant à quelques contraintes : enregistrer 16 chansons en une nuit, aucune n’étant composée en amont, toutes le sont durant l’enregistrement, aucune possibilité de reprendre derrière pour corriger les imperfections, aucune chanson ne doit dépasser 30 secondes, ce doit être des chansons, pas de petites pièces improvisées à la con, pas d’instrumental, 5 grammes de speed doivent être consommés durant l’enregistrement, personne ne pleure sa mère pendant l’enregistrement, les textes doivent contenir plus de deux phrases, les onomatopées comme “fuck”, “yeah” ou “un, deux, trois, quatre” ne comptent pas pour une phrase ; exceptée la voix, tout doit être brut, chaque chanson doit dénoncer cette société de merde et la vacuité de la vie moderne, si le résultat est une sombre merde, aucune honte n’est permise et il faut quand même envoyer les bandes au label et enfin, il faut se droguer et s’autodétruire. Telles sont les contraintes de l’Oupupo définies par Les Hatepinks pour ce premier volume.
Six mois plus tard, le groupe récidiva pour le même label avec seulement 4 chansons avec d’autres contraintes pour un Oupupo II intitulé Kindergarten Revolution car Les Hatepinks ont la particularité de chanter en trois langues, français, allemand et anglais. Parmi les contraintes, seul l’usage de drogues est commun à tous les volumes Oupupo. Ce second volume venait avec un très joli fanzine au format 45 à la gloire du groupe, une publication intitulée Hate-le-Pink !
Deux autres volumes virent le jour, One Way Chord, quatre chansons sur une seule note, le la, et Live at La Machine à Coudre, comme ils détestent le live, la contrainte était de s’imposer un enregistrement en concert. Ces quatre productions assemblées comptaient 31 chansons dont un paquet de reprises allant des Stones à d’obscurs groupes allemands en passant par les Stranglers. On les retrouve sur l’excellente Police Sandwich, The Complete OUPUPO archives (2008). 31 chansons sur un seul vinyle. Plus punk, y’a pas. Après ça, Les Hatepinks ont sorti les albums Live at the Stork Club et Sick Cake, ce dernier tiré généreusement à 145 exemplaires histoire de bien rester confidentiel. Un disque comme toujours au visuel choc et à la pochette soignée. C’est le chanteur Olivier Gasoil qui est préposé à l’imagerie du groupe. Il a avoué lors d’une interview qu’il ne fait des disques que pour les visuels. C’est la seule chose qui l’intéresse. Comme je l’ai déjà dit par ailleurs, ce garçon mériterait un livre pour témoigner de son immense talent mis au service du punk. Son frère, Pascal Escobar, auteur talentueux – il faut lire l’excellent Pachuco Hop (Les Éditions Mono-Tone, 2020) – pourrait s’en charger. En plus d’être un excellent chanteur/compositeur punk à l’impressionnante discographie avec ses différents groupes depuis 25 ans (Bleifrei, Gasolheads, Irritones, Hatepinks et La Flingue), Olivier est également un graphiste hors du commun. Il devrait être exposé au Louvre. Mais lui n’en a rien à foutre, avant qu’un Marseillais ne soit exposé au Louvre de toute façon, il y a un paquet de sardines qui auront boucher le port de Marseille.

Voilà donc Les Hatepinks de retour avec un Opupo 4 (notez que le terme Oupupo a perdu un “u” au passage). Pourquoi 4 ? Sauf erreur de ma part car il est assez compliqué de suivre l’abondante discographie des Marseillais, les volumes 3 et 4 n’apparaissent pour la première fois que sur la compilation Police Sandwich qui serait donc le Oupupo 3, et par voie de conséquence, Sauerkrank est le 4ème. Ce coup-là, difficile de savoir quelle contrainte régit ce volume. Peut-être le fait que le batteur est remplacé par une boite à rythmes. Ce sont douze titres non pas enregistrés d’une traite comme l’exige la tradition Opupo, mais mis en boite sur une période de trois mois au printemps 2020. Si jusque-là, comme à peu près tout ce qu’a fait Olivier Gasoil avec ses différents groupes, Les Hatepinks sonnaient punk 76/77 avec un chanteur à l’humour narcissique, cette nouvelle cuvée s’adonne à des pratiques plus new-wave avec l’apport d’un synthé tenu par l’inoxydable guitariste Huggie von Pinkbird alors que la basse est toujours entre les mains du brutal mais néanmoins charmeur Colonel Nass le Pink. On arrive à distinguer des sonorités à la B-52’s et à la Devo. C’est pas Cure non plus. Va faire chanter Olivier Gasoil comme Robert Smith toi. Bon courage. C’est toujours foutrement punk, musicalement moins éjac’ précoce, c’est plus contrôlé du périnée, mais toujours accompli de façon spontanée, délibérée, sans arrière-pensée si ce n’est choquer. Plus politiquement incorrects que Les Hatepinks, y’a pas. Comme le veut la tradition, le disque tourne toujours en 45 tours. Je crois que Gasoil a un problème avec la vitesse de 33 tours par minute. Le punk, c’est comme une Peugeot 103 SP Sport, faut que ça claque du pot à 45 km/h. En dessous, t’as l’air d’un con. Ses textes sont toujours aussi bien écrits, toujours aussi vindicatifs et narcissiques. Il utilise la technique du cut-up dans un esprit dada, esthétique qu’on trouve aussi dans ses travaux graphiques (pochettes de disques pour nombreux groupes marseillais, sites Internet, etc.) Les titres donnent envie. Quelques exemples : “Dernier kebab”, “How Could Punk Be Dead When I’m Still Alive ?”, “Marseille Streets of Hate”, “Vichy Bubble Gum” ou “La
France je m’en branle”. Ce mec n’est pas un punk d’opérette, je te prie de croire. C’est un des artistes les plus créatifs de la sphère rock en France, mais tout le monde s’en branle. Il serait parisien, il y a un moment qu’il aurait fait la couve de magazines musicaux et d’art. Cette fois, en plus de la très jolie pochette, Olivier a refait le plan d’un quartier de Marseille en renommant tous les établissements, les lieux et les sites avec son humour grinçant et évidemment très provocateur : “Collines de l’horreur”, “Kebab de l’abominable”, “Élevage arabe”, “Point du shit halluciné”, “Comptoir de la cocaïne”, “Cité de la peur qui rôde”, “Centre espagnol franquiste”, “Réserve à Gitans”, “École maternelle des amphétamines”, “Rue de la haine”, “Centre pénitentiaire Gaudin”, “Commissariat JM Stirbois”, “La maison de la sorcière roumaine”, “Échangeur du cauchemar”, “Réservoir à drogues”, “Autoroute de l’enculerie sauvage”, “Usine des ténèbres”, “Asile psychiatrique Zinedine Zidane”, etc., etc. C’est à mourir de rire pour peu qu’on soit pourvu d’un humour blindé triple épaisseur. Sûrement que ces appellations parleront plus aux autochtones dans la mesure où elles correspondent à des lieux précis. Les Hatepinks rajoutent là une pièce essentielle à leur tentaculaire discographie. Hissez le drapeau rose !

Les Hatepinks Sauerkrank Opupo 4 Wanda Records

Face A

Sauerkrank Style
Dernier kebab
How Could Punk Be Dead When I’m Still Alive ?
Specter Train
Marseille Streets of Hate
Razor Rock

Face B

Papa’s in the Bunker
Vichy Bubble Gum
Innsmouth Summer Dream
We Are Le Stress Klub
Zücker und Milch
La France je m’en branle



Patrick Foulhoux

Ancien directeur artistique de Spliff Records, Pyromane Records, activiste notoire, fauteur de troubles patenté, journaliste rock au sang chaud, spécialisé dans les styles réputés “hors normes” pour de nombreux magazines (Rolling Stone, Punk Rawk, Violence, Dig It, Kérosène, Abus Dangereux, Rock Sound…), Patrick Foulhoux est un drôle de zèbre.

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