Puts Marie « Catching Bad Temper »

En Europe, des flibustiers s’emparent avec la distance nécessaire de l’objet Rock, en le maniant avec une expressivité rare tout en le détournant de sa nature première. A l’écoute de Catching Bad Temper, mes souvenirs m’emmènent du côté de la Belgique et de figures aussi uniques que Deus et Balthazar. En tournant la boussole du côté des Alpes, je fixe alors mon regard vers la Suisse, qui n’a jamais été en reste (avec des clients de la trempe de Peter Kernel, Goz Of Kermeur…), et je conjugue au présent ma théorie en célébrant la musique des surprenants Puts Marie.

Puts Marie est donc un groupe étrange, ou plutôt insaisissable. Leur musique glisse entre les oreilles, comme un poisson qu’on aurait du mal à empoigner, à peine sorti de l’eau. Elle n’est pas de ces musiques qui s’attrapent au vol et se laissent sirotées à l’ombre d’un cocotier. Mais elle ne cherche à être différente par principe. Elle est le pendant sonore d’une histoire collective singulière, chargée d’affects et d’échappatoires, de doutes et de remises en question. En somme, Puts Marie est la partie immergée d’un iceberg (Mister Milano, Troika Trash…), qui se serait progressivement décroché pour dériver au gré des courants, symboles d’envies créatives parallèles, que certains pourraient qualifier de contraires alors que d’autres les jureraient complices voire jumelles.
Embarqués depuis des années sur le navire de fortune Puts Marie, Nick, Sirup, Max, Beni et Igor sont plus soudés que jamais. Ils ouvrent le bal, avec le saisissant « Catalan Heat ». Le vent balaye le ponton et ouvre la voie à un Rhythm ’n’ Blues angoissant et moite, bruyant et apocalyptique, et pourtant déjà diablement entrainant. La guitare rugit, s’emballe, s’agace. Le flow de Max Usata se dresse, s’impose puis s’efface, pour mieux renaître l’instant d’après. Sur le disque précédent, le chanteur se mettait en scène dans la peau d’un crooner mélancolique, théâtral et excessif, à l’image de l’imposant « Horse Gone Far » (en 2015 sur Masoch II chez Two Gentlemen). L’homme est joueur: il adopte sur Catching Bad Temper, une approche vocale plus directe, plus frontale, presque rap, qui sait se contenir autant que d’exploser, quelque part entre Mike Doughty (Soul Coughing), Garett Dutton (G Love & The Special Sauce) et John MCrea (Cake). Sans être nécessairement violent, le disque propose un corps à corps presque physique, mouvementé, enveloppant et constant, et donc arbitré par le magistral Usata. Tel un prédateur, le guitariste Sirup Gagavil pose ici et là, de véritables pièges bruitistes, imperturbables machines à broyer la moindre mélodie qui s’échappe et se développe. Ce musicien diablement expressif a dû passer quelques heures à chercher comment remplacer Blixa Bargeld au sein des Bad Seeds, en écoutant les plans bluesy de Duane Denison au sein de Jesus Lizard (« The Waiter »). J’en conviens, cette analogie est plus qu’osée, mais le véritable plaisir du chroniqueur est tout de même de se la raconter un minimum, pour donner la sensation que rien ne peut lui échapper et qu’il a évidemment toujours quelque chose (d’intelligent) à dire. Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à mes mauvaises habitudes, car sur le morceau suivant « Indian Girl » l’incisif Gagavil cherche contre toute attente à remonter le temps pour remplacer le divin Marc Ribot au sein des Lounge Lizards, en écoutant les envolées mystiques du génial Ry Cooder. Tout se mélange. Vous ne comprenez plus rien, ce n’est pas grave. Je vous rassure, moi non plus. Un conseil, mettez le volume à fond, attendez le début de « Garibaldi ». Patience, la distorsion porte conseil. Elle se passe de mots et regarde haut vers le ciel. Un mur s’élève, Mogwai n’a qu’à bien se tenir. Une vague, deux vagues, trois vagues. Le « Love Boat » coule: les canots de sauvetage sont jetés à la mer, le naufrage est proche. Et puis soudain, plus rien, le silence ou presque. Perdu dans ma barque au beau milieu de nulle part, j’attends un signe. Une lumière jaillit. Comme dans un berceau, les cinq membres de Puts Marie me surplombent tels les rois mages, tout en entonnant cette étrange comptine (« Rhapsody »).

Catching Bad Temper se termine ainsi comme il a commencé, avec toute l’intensité et la force poétique de sa douce folie, celle d’un groupe qui n’est paradoxalement jamais aussi beau que lorsqu’il se met lui-même en danger.

Puts Marie Catching Bad Temper Two Gentlemen/Yotanka

TRACKLIST:

Face A

Catalan Heat
C’mon
The Waiter
Indian Girl

Face B

Garibaldi
Love Boat
Rhapsody



Album également dispo’ sur Bandcamp et Spotify.


Laurent Thore

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