Radiohead « A Moon Shaped Pool »

A Moon Shaped Pool

J’avais envie d’écrire une chronique d’A Moon Shaped Pool, le dernier album de Radiohead, né un dimanche soir dans un supermarché mondial, afin de partager avec mes proches (passés, futurs, mais toujours bien présents) et tous les autres amateurs de création musicale les sentiments et réflexions que m’inspirent les nouveaux enregistrements d’un groupe qui doit certainement être l’un des plus importants à l’heure actuelle, si l’on en juge par l’acharnement méthodique employé par ses détracteurs dans tous les commentaires que j’ai pu lire çà et là depuis parution – détracteurs qui se sont empressés dès le 8 mai à 20 heures d’en télécharger (légalement ?) une copie.

Outre le fait que les techniques commerciales des Anglais peuvent agacer, ainsi que le chant parfois plaintif de Yorke, j’ai du mal à comprendre que le dédain qu’inspire le leader du groupe se situe parfois au plan de la physionomie… Le marketing ne m’intéresse pas plus que ça. Mais je sais qu’appréhender un nouveau chapelet de chansons de Radiohead sera une expérience particulière, chargée d’histoire personnelle et d’un abandon duquel naîtra une certitude encore inconnue, tant le groupe a démontré au fil du temps l’étendue des champs d’exploration qu’il était capable de défricher. Bon son, son pourri, écoute au casque, quelque chose va se produire à coup sûr à mesure que les écoutes se succéderont, convaincu que je suis que l’écriture en strates de Yorke ne se révèle que par associations, superpositions, et que la production toujours très resserrée de Godrich, confinant chaque instrument à un espace sous-exposé, nécessitent une attention particulière pour être évaluées à leur juste valeur.
Difficile de juger un disque de Radiohead sur la foi d’une seule écoute. Celui qui nous intéresse se dévoile à la clé d’une adresse web. Première information, juste au-dessous du artwork d’une pochette qu’on pourra davantage commenter quand on aura en mains l’exemplaire MATÉRIALISÉ : la liste des titres obéit à un ordre alphabétique, comme pour une vulgaire compilation maison qu’on n’aura pas réussi à organiser telle qu’on l’aurait voulue. Contrainte ou fatalisme ? Hasard ? Non, mais pas de meilleure explication de cette hiérarchie de chansons dont (paraît-il) la plupart figurait au répertoire scénique des musiciens, si ce n’est la cohérence énigmatique, mélancolique et progressiste des textes de Yorke, qui se révèlent d’une grande finesse à travers un jeu de tiroirs et de miroirs dans lequel chacun de nous peut se contempler ou s’effrayer. Les onze titres proposés me semblent, eux, refléter une synthèse de ce que Radiohead a pu inventer depuis vingt ans qu’il a pris son envol. Premier d’entre eux, « Burn The Witch », chanson-étendard brandie quelques jours avant l’album, fait écho à l’esprit sarcastique du déroulé de leitmotivs feel-good de l’interlude « Filter Happier » d’OK Computer, comme une mise en garde. Musicalement, le morceau se situe dans le prolongement un peu disco électro de « Supercollider », bonus accompagnant The King Of Limbs, dernier LP en date. Comme pour beaucoup d’autres titres de la livraison présente, l’orchestration fait la part belle à l’ensemble des cordes du London Contemporary Orchestra qui, dans la structure de « Burn The Witch », épouse un crescendo charnel à la façon de « A Day In The Life », reléguant définitivement le DX7 à un lointain mais douloureux souvenir. Le tempo est marqué par les doubles croches appuyées des différentes sections de l’ensemble, tandis que la voix de Yorke s’envole en tête et qu’on se prend à imaginer pendant le refrain l’ombre d’un Jimmy Somerville nous signifiant l’arrivée imminente d’une police du karma qui saurait bien où on habite. Tiens-toi bien, attends la suite, ceci est une mise en garde, que vient soutenir « Daydreaming », en adressant à qui voudra bien les entendre ses attendus fatalistes. Chanson entêtante, complainte merveilleusement nostalgique, soutenue par un contrechamp de piano mixé à la limite de la saturation. La voix coule le long de méandres matérialisées par un entrelacs de boucles vocales, pour la plupart montées à l’envers (oui, comme eux), tandis que les instruments plongent un à un dans la piscine.
A Moon Shaped Pool vient consacrer le piano comme instrument de base de l’expression du groupe (outre la voix). Le jeu minimaliste et clairvoyant de Thom Yorke est devenu peu à peu le signal de reconnaissance instrumental d’un groupe qui s’est longtemps appuyé sur les lignes ô combien inspirées de la guitare de Jonny Greenwood. Ces dernières parviennent enfin à converser avec le contrechamp de piano dans le lumineux « Desks Dark », une des plus belles mélodies écrites par Yorke et titre Radioheadien par excellence, dans sa structure dentelée débouchant sur une coda syncopée où la Telecaster, après quelques salves bien senties, vient faire corps avec les parties basses du piano. Ligne de basse parfaite. No comment pour « Desert Island Disk », construit autour d’une ligne folk de guitare acoustique, à la manière de « Give Up The Ghost ». Suit l’hypnotique « Ful Stop » et sa base basse/batterie flottant comme selon l’onde d’un électrocardiogramme. Les guitares s’invitent dans des motifs enchevêtrés qui rappellent « Weird Fishes / Arpeggi ». Une évidence. La vérité qui éclabousse. Puis « Glass Eyes », pépite gris béton, impromptu vocal souligné d’harmonies et de cordes. On imagine Yorke enfermé en studio avec Godrich et un quatuor à cordes, un peu comme McCartney l’aurait fait avec George Martin et l’assentiment paresseux d’un Lennon, mais en prenant garde d’avoir expurgé le sucré dès la source. Car ici tout n’est que tristesse et solitude. On ne voit pas trop où veut en venir « Identikit », jusqu’au refrain des cœurs-brisés-qui-font-pleuvoir qui, paradoxalement, illuminent le morceau et réconcilient des parties vocales opposées dans le couplet pour une résolution à la sauce Hail To The Thief + des cuivres synthétiques très Magma, avant que Greenwood ne prenne la parole pour la dernière partie. « The Numbers » signe le retour du piano électrique Fender, absent des arrangements de Radiohead depuis le dyptique Kid A / Amnesiac, instrument typé jazz qui convient à l’humeur free de la chanson, dont la musique tourne en improvisation autour de la note do et d’un dessin de guitare qui rappelle le background de « Optimistic », jusqu’à l’arrivée des cordes au deuxième couplet qui apportent une touche orientale que ne renierait pas Jean-Claude Vannier, l’arrangeur d’Histoire de Melody Nelson. Morceau de bravoure de l’album, titre-phare de l’engagement écologiste du groupe, il aurait pu s’appeler aussi « The National Anthem ». « Present Tense » renoue avec un passé de guitares et de vocalises, à la faveur d’une ballade amoureuse où « distance » se confond avec « this dance ». Yorke joue l’autruche devant un [son] monde qui se disloque, et fait mine de se rassurer en célébrant un présent qui, plus que jamais à ce stade de l’album, rejoint les productions portées par l’inspiration d’il y a quinze ans, de Kid A à Hail To The Thief. « Tinker Tailer » confirme cette tendance en apportant un écho à « Pyramid Song », une réponse apaisée au passage inquiétant du Styx, symbolisée par les accords d’un piano s’effaçant peu à peu derrière les unissons de cordes qui vont se substituer à lui, jusqu’à convoquer le Walrus. Le réarrangement de « True Love Waits », joué sur scène à l’époque en question, vient enfoncer le clou et compléter une nouvelle fois, grâce à l’apport de superpositions de lignes de piano, le dictionnaire du groupe des mues perpétuelles confinées à la constance infinie.

Thom Yorke et Radiohead font partie si on en doutait encore des artistes majeurs de notre époque.

Radiohead A Moon Shaped Pool XL Recordings
Site web de Radiohead et d’XL Recordings.
En vente sur le site officiel de l’album par ici et chez tous les bons disquaires indé’!

TRACKLIST:

Side A

Burn The Witch
Daydreaming

Side B

Decks Dark
Desert Island Disk
Ful Stop

Side C

Glass Eyes
Identikit
The Numbers

Side D

Present Tense
Tinker Tailor Soldier Sailor Rich Man Poor Man Beggar Man Thief
True Love Waits



Album également disponible en écoute sur Spotify par ici.




Fred

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