Christian Fitness « Love Letters In The Age Of Steam »

Love Letters In The Age of Steam
Il y a quelques années alors en déplacement massif pour de sombres affaires rugbystiques, je dégottais dans un repaire de brigands à Dublin, le vinyle démentiel DO Dallas (Too Pure, 2002) de Mc Lusky pour la modique somme de 1 euro symbolique. Le disquaire était chauve et malin. Alors quand au détour de ma timeline cet été, je tombe sur un post vantant les mérites de Christian Fitness,  le projet « récréatif » d’Andrew Falkous, le chanteur-guitariste de Mc Lusky et de The Future of the Left, je fonce.

La socialisation en ligne captive notre attention, dévore notre temps, détourne nos écoutes, ruine les potentialités de la surprise, tout est guidé, drivé, algorythmé. Dans la jungle numérique, le hasard n’existe quasiment plus, le détour est savamment orchestré. Le règne de la prescription déguisée devient la norme. L’ego, qui nous pousse à détailler  nos identités numériques, nous entraine désormais dans le piège facile de la collaboration, nouvel eldorado du libéralisme dominant. En retour, le data nous abreuve de nouveauté(s) permanente(s) : à chaque jour, sa dose, sa consommation culturelle boulimique, le robinet grand ouvert, il coule. Mais à nous de ranger, trier, classer, analyser, chroniquer…pourtant avant, c’était (c’est toujours) les plus beaux métiers du monde, disquaire indépendant et journaliste musique…Mais que retenons-nous exactement de ce magma musical, décousu et encodé, et désormais discontinu? Les souvenirs numériques existent-ils? Un vinyle a une putain d’odeur, une histoire, une vie et souvent même plusieurs. Le fameux vinyle Do Dallas qui a pris sa retraite entre Lack et l’intégrale de Fugazi, appartenait à un homme, une femme dont je ne connaitrais jamais le nom, ni les motivations étranges (se débarrasser d’un tel disque !). Je fais toujours partie de ces malades heureux, qui se souviennent avec exactitude de la provenance de chaque 45t de sa collection,  de la gueule du vendeur, du tatouage de la vendeuse, de la musique qui tournait au moment où et qui s’est toujours raconté des petites histoires lorsque la bête n’était pas de première main.
Love Letters in the Age of Steam : direction Bandcamp, je clique sur Play, je ferme les yeux, je suis presque chez mon disquaire préféré. En même temps, Andrew Falkous annonce la couleur : la date de sortie était prévue pour le 14 août, dans un premier temps, uniquement en digital. Le gazier attend que les fameux « downloads » ramènent quelques derniers sous pour financer le pressage des CDs. Il adorerait sortir une version vinyle, (moi aussi et toi aussi bientôt, tu verras).

Mais passons aux choses sérieuses, parlons musique, nous sommes là pour ça non? Autant l’annoncer de suite, Love Letters in the Age of Steam est un disque mal fini et bruyant. Je pourrais m’arrêter là. C’est la moindre des choses pour un bon disque de rock’n’roll, d’être mal fini et bruyant. Le reste c’est de l’emballage, du plastique ou désormais de l’encodage. Pour passer dans la catégorie, disque rock’n’roll du siècle de la semaine, mal fini et bruyant, il suffit de pas grand-chose de plus : de l’intention, de la sincérité, de l’énergie. Andrew Falkous déverse justement des litres et des litres de ces trois ingrédients dans sa musique.
Le disque a été enregistré en grande partie à la maison avec les copains. Andrew refuse de parler d’un disque solo. Pas le moment pour un nouvel album de The Future of the Left sans doute, des envies plus personnelles certainement, et des chansons pleins les cartons. Musicien est certes un métier, mais c’est aussi un mode de vie et un leitmotiv. La logique du commerce ne peut empêcher les émotions d’arriver et d’atterrir dans le chaudron brulant de la musique du diable. La révolution numérique sous-entend que la création contemporaine devrait être avant tout innovante.

Tout est « post », « novo », « after », « dark »…autant d’adjectifs qui seraient ceux de la désormais incontournable innovation. Innovant étant malheureusement synonyme de chiant, quand l’innovation est une posture, et plus un nouveau moyen d’interroger le monde. La question de la rupture et du rejet a toujours eu une influence dans la dynamique des musiques populaires et particulièrement du rock, mais n’a jamais empêché la vénération d’un passé glorieux et la célébration des mythes, dont Robert Johnson, le bluesman ultime et diabolique est l’incarnation parfaite.
L’écoute de Love Letters in the Age of Steam se transforme en  joyeux cours d’histoire de la musique à guitare. Le disque ne révolutionne en rien la mécanique du « tatapoum ». « Upset Army », le rouleau compresseur est en marche. Les guitares bastonnent. Le chanteur braille. L’exemple parfait du morceau bruyant et mal fini. Les 9 morceaux qui suivent, répondent à la même exigence, bruyante et mal finie. Histoire de se faire plaisir, mais aussi de favoriser le référencement, j’aurais pu finir cette chronique par d’habiles allusions à tous ces groupes en S, M, T et j’en passe. Je peux laisser un espace vide, vous le remplirez à ma place. Et puis, c’est toujours pareil, cet exercice incontournable de la chronique musicale est un nid à problèmes. Personne n’est jamais d’accord. En tout cas, c’est certain dès que le vinyle sort, il trouvera une place de choix parmi les merveilleux disques bruyants et mal finis qui remplissent certaines de mes étagères.

Christian Fitness Love Letters In The Age Of Steam Prescriptions Music
Page Bandcamp de Christian Fitness et site web de Prescriptions Music.

 TRACKLIST:

Upset Army
All Ghosts to Medicine Counter Four
Middleyurt
The Good Sword
3 Speed Limiters
Standart Issue Grief
Love Letters In The Age Of Steam
The Harder In Hits
Who Is Iron God?
The Psychic Reader


Laurent Thore

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