Franck Bouysse « Né d’aucune femme »

Après avoir été totalement bouleversé par l’histoire, les personnages et les couleurs cévenoles de Grossir le ciel, mon enthousiasme avait été un peu douché par Glaise et Plateau. Mais alors là, avec Né d’aucune femme, Franck Bouysse me met une énorme claque, une torgnole de déménageur, une beigne de maçon. Bref, un roman éblouissant !

L’histoire se déroule probablement au XIXème , à la campagne. Père de quatre filles, Onésime sacrifie l’aînée, Rose, afin de subvenir aux besoin de sa famille en la vendant à un notable. Sa femme lui en veut. Forcément. Pris de remords, il tentera de récupérer sa fille entrée au service du Maître des forges et de sa mère alors qu’elle est tout juste adolescente. Le travail de Rose ne consiste pas uniquement à entretenir la maison et préparer les repas sous la surveillance quasi carcérale de la vieille. C’est là toute l’intrigue du roman. Edmond, l’homme à tout faire du domaine la met en garde et lui conseille de s’enfuir avant qu’il n’arrive malheur. En vain. Rose s’est fait une raison et admet à contrecœur que son père ait été obligé de la “placer” pour alléger les charges familiales. Plus on avance, plus le drame épaissit pour parvenir à des scènes qui peuvent être parfois insoutenables. Les tortures subies par Rose et la bagarre entre le Maître des forges et Onésime notamment.
Le roman est taillé sur mesure pour être adapté à l’écran par Bertrand Tavernier ou Stephen Frears pour les plus esthètes d’entre vous ou par Tobe Hooper s’il était encore de ce monde pour les plus gore de nos lecteurs. J’en connais. L’environnement de Né d’aucune femme rappelle Philomena (2014) de Stephen Frears pour son drame ou Le vieux fusil (1975) de Robert Enrico pour sa violence ou, dans une moindre mesure, le fantastique roman autobiographique Push (1997) de Sapphire qui découvre sa condition et s’affranchit en apprenant à lire et à écrire.
Ce roman choral aux couleurs d’automne est bouleversant. Je l’ai déjà dit, mais j’aime bien me répéter par souci de stéréophonie. L’auteur attribue un style à chaque personnage. Dès le départ, on imagine bien ce qu’il va arriver à Rose qui tient un journal qui permettra de relater cette histoire. « La seule chose qui me rattache à la vie, c’est de continuer à écrire, ou plutôt à écrier, même si je crois pas que ce mot existe il me convient. Au moins, les mots, eux, ils me laissent pas tomber. » Les évènements prennent une tournure d’abord inquiétante avant de devenir dramatiques. Si dans Push, on aperçoit la lumière poindre au bout, plus on avance dans Né d’aucune femme, plus le roman s’obscurcit tout en entretenant l’espoir d’une fin heureuse.
Après avoir été autant bouleversé (3ème fois, Foulhoux, t’exagères !), je me dois de relire Glaise, Plateau et Vagabond, des fois que je me sois gouré sur toute la ligne en première lecture.

Je te fiche mon billet que les producteurs se battent pour porter Né d’aucune femme à l’écran ; en espérant que Stephen Frears soit sur le coup. C’est taillé pour lui. Franck Bouysse est l’alter-ego français de l’immense Ron Rash, la Ville de Limoges devrait édifier une statue à son effigie place de la République. On charge nos ambassadeurs sur place de faire pression auprès de la Municipalité pour qu’il en soit ainsi avant que nous ne nous fâchions !

Franck Bouysse Né d’aucune femme La Manufacture de Livres
334 pages, 20,90 €
Photo de couverture: © Pierre Demarty ©

Patrick Foulhoux

Ancien directeur artistique de Spliff Records, Pyromane Records, activiste notoire, fauteur de troubles patenté, journaliste rock au sang chaud, spécialisé dans les styles réputés “hors normes” pour de nombreux magazines (Rolling Stone, Punk Rawk, Violence, Dig It, Kérosène, Abus Dangereux, Rock Sound…), Patrick Foulhoux est un drôle de zèbre.

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