Émilie Zoé « The Very Start »

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Je vous vois venir, avec vos gros sabots. Une jeune fille se présente: elle dessine les nuances d’une mélancolie à fleur de peau, emportée par les effluves sonores d’une spontanéité lo-fi dissonante et feutrée. Elle survole avec son étonnante guitare minimaliste, ses étonnantes compositions à l’os. Vous croyez tenir la nouvelle…oui, la nouvelle qui? La nouvelle Émilie Zoé! Alors que la très médiatique Cat Power s’évertue à raviver aujourd’hui une flamme qui semble malheureusement éteinte, la suissesse Émilie Zoé dévoile sans artifice, et avec une tension phénoménale un troublant journal intime qui compose son deuxième album: « The Very Start ».

A vrai dire, je n’avais pas ressenti un tel sentiment de vérité, depuis peut-être justement les deux premiers disques de Chan Marshall Dear Sir (1995, Runt) et Myra Lee (1996, Smells Like Records). Plus encore, son jeu de guitare pourrait évoquer celui de Troy Von Balthazar (Chokebore), et cette manière de prolonger avec une justesse confondante le sens d’une écriture aussi personnelle que poétique dans les résonances de la six cordes. Sans frémir, entre envie dévorante et fragilité de l’instant, la jeune musicienne refuse la voie de choix esthétiques beaucoup trop lisses, et le formatage de la toute puissante technologie du tout numérique. Ainsi sa musique respire, vibre, souffre avec nous, comme sur les arpèges obsessionnels du tendrement triste « A Fish in a Net ». Aurait-elle trouvé son Steve Shelley dans l’étonnant batteur Nicolas Pittet? Il l’accompagne avec une finesse et une modestie rare. Il assoit ainsi les envies de la « patronne » avec un sens de l’épure subtil, un touché tout en retenue et en répétition, qui pourrait rappeler les ambiances premiers enregistrements de Bill Callahan sous l’alias Smog (notamment Forgotten Foundation & Julius Caesar, 1992 & 1993, Drag City Records). The Very Start s’envole littéralement avec le tourbillonnant « Blackberries », qui annonce certainement des déluges inavoués en concert. Alors que la logique encouragerait ainsi une déviation vers un Rock noisy façon Shannon Wright, la deuxième partie se révèle contre toute attente dans des intentions presque mystiques, aux subtils arrangements dépassant le strict cadre de cette complicité guitare-batterie. Amorcée par le piano fantomatique de « Loner », elle se décline ensuite comme une évasion brumeuse, jusqu’au paroxysme fuyant de « Would You Be Still Here ». Avec autorité, « Sailor » conclue les dernières pages du cahier, dans l’expression d’un très beau duo vocal, qui se tourne progressivement vers l’électricité, pour un moment de bravoure et d’émotions pures, tel que ceux qui nous faisaient chavirer chez le défunt Nick Talbot de Gravenhurst, et chez la désormais trop rare Scout Niblett.

Les semaines qui viennent devraient consacrer Émilie Zoé, non pas comme un énième phénomène de foire qui nourrisse habituellement la sphère médiatique, mais bien comme l’affirmation saisissante d’une des personnalités les plus atypiques et les plus touchantes du circuit indé’ actuel.

Émilie Zoé The Very Start Hummus Records
Photo de couverture: Romain Berger

TRACKLIST:

Face A

6 O’Clock
A Fish in a Net
Tiger Song
Blackberries
Loner

Face B

Nothing Stands
Dead Birds Fly
The Barren Land
Would You Still Be Here
Sailor



Album également disponible sur Bandcamp.



Laurent Thore

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