Raoul Vignal « Oak Leaf »

Voilà un disque qui aurait très bien pu atterrir dans mon top 2018. Sa discrétion relative, en comparaison à l’exubérance dont certains font preuve pour alerter les radars, explique peut-être mon retard à l’allumage. Pendant ce temps-là, Raoul Vignal préfère se concentrer sur l’essentiel, et trouve ainsi de nouveaux chemins pour exprimer toute sa sensibilité à fleur de peau.

C’est la force des grands disques (pas au sens événementiel du terme) : ils se moquent du calendrier, et s’installent progressivement dans notre imaginaire. Avec le recul et de longues écoutes répétées et attentives, Oak Leaf s’affirme tout simplement l’une des œuvres les plus sincères, intègres et entières qu’il m’ait été donné d’écouter ces dernières années. Le musicien était peut-être reconnu pour la finesse de ses compositions Folk sur The Silver Veil (2017, Talitres), touchantes, douces et agréables, mais pas encore remarquables au sens singulier du terme. Peut-être trop proche des séduisants Kings Of Convenience de Erlend Øye. Pour dépasser ce territoire relativement confortable, il a donné de l’ampleur et du relief à son jeu de guitare. Car c’est un fait, Raoul Vignal n’est pas uniquement « singing songwriter », qui accompagnerait de beaux arpèges, ses chansons fragiles et sensibles, c’est avant tout, un guitariste fin et subtil, qui explore la richesse acoustique de sa six-cordes. Inspiré et inventif, sur Oak Leaf, il provoque un dialogue harmonique entre sa voix angélique, porteuse d’une tendre mélancolie et la puissance évocatrice de son instrument de prédilection.
C’est aussi le tour de force de ce disque que d’invoquer la liberté de figures tel que John Martyn ou encore David Pajo (Slint, Tortoise, The For Carnation, Papa M…). En effet, le Français sur ce nouvel LP, partant d’une intention intrinsèquement Folk, se présente sur des voies parallèles à proximité du Post-Rock et du Jazz. Libérant le potentiel de ses fidèles compagnons d’aventure, et donc d’un véritable groupe, il crée désormais l’intimité d’une musique de chambre aux subtiles réminiscences d’une certaine scène de Chicago, symbolisée par les fascinants Tortoise et The Sea and Cake, sur les sublimes « Pepa’s Eyes » et « No Faith » qui ouvrent avec bonheur, Oak Leaf. Bien sûr, je peux voir aussi dans cette évolution significative, la collaboration artistique avec son label, Talitres, tant les références du label, et notamment les plus mythiques, résonnent dans les développements élargis de morceaux comme « Blue Raven ». Effectivement, quand on a la chance de voir ses disques sortir aux côtés de ceux d’Idaho (dont on annonce un nouvel album pour 2019, après la réédition de Hearts Of Palm (2018, Talitres, sorti à l’origine en 2000 chez Idaho Music) et excusez du peu, du merveilleux Peter Walsh, monsieur The Apartments, difficile de ne pas imaginer que l’abnégation et la vitalité de ces grands artistes ne soient pas un exemple, et une motivation supplémentaire pour pousser sa propre musique dans ses retranchements. A tel point, qu’un morceau comme « I Have Sinned » activerait dans une version intensément acoustique, une tension digne de Slint.

Pleine de nuance et de respirations, la musique de Raoul s’envole dans des digressions sinueuses entre le troublant et le pénétrant, le mystérieux et l’indicible (« The Waves Part. 1 »). Au-delà de toutes ces considérations réductrices, elle révèle au grand jour la singularité d’un musicien rare, qui mérite une attention (vraiment) particulière.

Raoul Vignal Oak Leaf Talitres

TRACKLIST:

Face A

Pepa’s Eyes
No Faith
The Dream
Blue raven
I Might

Face B

I Have Sinned
The Waves
Mirror
The Valve



Album également disponible sur Apple Music, Bandcamp, Qobuz, Spotify
et tous les bons disquaires!



Laurent Thore

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *