Swindle « Peace, Love & Music »

Peace, Love & Music

Est-ce la motivation première du musicien que celle de l’invention? Porté par une vision généreuse de la musique, le producteur anglais Swindle alias C. Palmer a choisi d’agiter la sono mondiale et de feuilleter le grand livre des musiques populaires pour créer son fantastique nouveau disque Peace, Love & Music.

Les grands producteurs de Hip-Hop, ancêtres des beatmakers en herbe, tout en participant à l’éducation musicale de nombreux adolescents, ont magnifié l’art du sample dans une approche à la fois virtuose et boulimique. Des œuvres aussi dantesques du hip-hop américain comme Paul’s Boutique (Capitol Records, 1989) des Beastie Boys ou People’s Instinctive Travels and the Paths of Rhythm (Jive, 1990) de A Tribe Called Quest ont bouleversé les habitudes et interrogé les différentes façons de faire de la musique, au delà des sphères spécialisées du hip-hop et de la musique électronique d’ailleurs. Un groupe anglais comme The Herbaliser ou le défunt label mancunien Grand Central de Rae & Christian n’aurait probablement pas existé sous les formes que nous connaissons, sans l’apport historique des œuvres de leurs illustres ainés américains. Cette filiation s’est pourtant exprimée à travers une formation plus proches d’un big band de jazz que d’un groupe de hip-hop plus classique, chez The Herbaliser, époque Blow Your Headphone/Very Mercenary (Ninja tune). Ce qui à l’époque (1997/1999) faisait toute la différence : The Herbaliser était une véritable machine à groover, qui se foutait royalement de faire du Big Beat, du Hip-Hop ou du Rhythm’n’Blues.

Le recyclage, le détournement anime de toute façon, depuis bien longtemps les musiques et plus généralement les arts populaires. En Angleterre, cet art du détournement et du recyclage a trouvé un sacré terrain de jeu dans la House Music, la Jungle, le Grime…en somme de tous les dérivés du Dub et de la culture Sound-System. L’Angleterre est historiquement un lieu de convergence, et depuis l’invention du disque,  un aspirateur à tendances et à  mouvements musicaux. Le propos du Londonien Swindle peut ainsi parfois surprendre par son coté foisonnant et déroutant. Mais il est à l’image de sa ville, encore et toujours, place forte de la musique planétaire. Qui plus est, Peace, Love & Music est le fruit d’un tour du monde de 2 ans, expérience cosmopolite dans laquelle il a puisé une énergie débordante et une saine inspiration, souligné par l’hédonisme lumineux et fédérateur du disque. Swindle s’inscrit dans la droite lignée de grands producteurs anglais (au sens du terme anglais « producer »), tel Marc Mac, moitié des légendaires 4 Hero et tête pensante du projet Visionneers. A l’image de son illustre grand frère et de ses différentes entités, Swindle décloisonne les chapelles et assume des rencontres percutantes. Son délire se transforme en une forme d’hommage sincère et coloré à la grande musique « black » bien sûr, et plus globalement à la musique, activité universelle par excellence. L’humeur peut passer en quelques instants d’un Funk synthétique façon Prince à des saveurs Rave très « Early 90’s », d’une ambiance cuivrée très Nouvelle-Orléans à des déconstructions « breakbeats » déjantées. Autant de mouvements et de tendances, historiquement défendus et portés par des centaines d’émissions de radio (parfois pirates), dont l’interlude ‘Walk and Skank Radio » rappelle l’importance décisive dans la diffusion et l’émergence de ces nombreuses variations des musiques populaires, particulièrement en Angleterre.
Swindle réussit le pari d’un mélange organique/électronique fluide et équilibrée, à l’image du groupe qu’il a désormais façonné pour la scène (qui n’est pas sans rappeler le fameux The Herbaliser Band de la grande époque, nommé un peu plus haut). Peace, Love & Music n’est ainsi plus vraiment un album de beatmaker, un album « home studio » classique : il sent bon la jam session, l’effort collectif. Hormis des querelles de spécialistes et des segmentations mercantiles, rien n’oppose des  mouvements majeurs comme le Jazz, la Techno, le Rhythm’n’Blues, le Calypso, la Soul…Leurs histoires respectives se croisent, se mélangent et fusionnent à foison. Swindle emprunte une voie musicale certes ancrée dans les dernières évolutions technologiques mais qui n’oublie pas ses racines. Chez Swindle, la technologie libère la créativité. Elle n’est pas un vecteur d’uniformisation, mal récurrent de l’industrie musicale moderne.

A la recherche d’un nouveau vent de fraîcheur, les regards se tournent aujourd’hui vers le continent africain, qui abriterait les foyers contemporains les plus passionnants des musiques populaires actuelles. Le manque de moyens techniques et financiers qui active les ressorts de l’imagination, du bidouillage et de la créativité, est sans doute un élément explicatif de cette tendance, mais parmi tant d’autres. Toutes les cultures n’entretiennent pas le même rapport à la musique. Celle-ci ne colore pas  nos vies de la même façon, que nous habitions en Chine, au Japon, aux Philippines à Denver, à Glasgow ou à Amsterdam. (Quelques étapes du parcours de l’ami Swindle). Le décalage entre les différentes cultures provoquent ainsi des phénomènes  passionnants : de nombreux artistes et musiciens africains trouvent aujourd’hui leurs inspirations dans la musique européenne électronique des années 80 et 90, auprès de groupes aussi emblématiques que LFO, des mouvements aussi singuliers que la vague Acid-House anglaise ou la très vendeuse French Touch, tout en inspirant à leur tour les tendances du vieux continent.
Swindle puisse par exemple son inspiration en Afrique Du Sud, sur le morceau « Find You » en invitant la chanteuse Nonku Phiri, sur un très bel exercice de Soul électronique. Le résultat est à la fois puissant et mélodique, sensuel et groovy. Il aurait très bien pu être l’œuvre des mythiques producteurs new-yorkais Masters at Work. La musique est avant tout une question de rencontres et de dialogues. Comme dirait notre cher Bourdieu, elle est au-delà des mots. C’est certainement pour cela qu’elle n’a pas de frontières.

En résumé, Peace, Love & Music est un beau cadeau de la vie, dans une année particulière et plutôt amère, dont le titre faussement simpliste pourrait devenir  le slogan pacifiste de nos années à venir.

Swindle Peace, Love & Music Swindle Productions
Page Bandcamp de Swindle et site web de Swindle Productions.

TRACKLIST:

Gotta Do (Intro)
London To LA Ft. Ash Riser (LA)
Transkit – Yea Yea
Transkit: Walk N Skank Radio
Denver Ft. Submission @ Cervantes (Denver, CO)
Global Dance Ft. Flowdan & Mungo’s Hifi (Glasgow)
Find You Ft. Nonku Phiri (South Africa)
Malasimbo Ft. Hilarius Dauag (Philippines)
Black Bird Ft. Joel Culpepper
Shanghai (China)
Tokyo (Japan)
Transkit – Loving Ft. Terri Walker & Joel Culpepper
Smoke Break Ft. Guerilla Speakerz (Amsterdam)

Sing Like You’re Winning Ft. Jay Wilcox & Terri Walker (Outro)
Elevator Ft. TC
Mad Ting Ft. JME (London)



Laurent Thore

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