Bishop Nehru « Elevators: Act I & II »

Bishop Nehru est assurément l’un des MC’s américains les plus passionnants du moment au même titre que Milo ou Blu. La filiation avec l’emblématique rappeur new-yorkais Nas est évidente, lui qui l’avait signé sur son propre label dans la perspective du premier véritable album, avant une séparation pour mieux s’émanciper. Sur son nouveau disque, il s’illustre de nouveau, malgré sa jeunesse, à travers sa vision déjà très affirmée de la musique, qu’il combine avec la fluidité et l’aisance d’un flow aussi singulier que magistral.

Le jeune rappeur de Rockland (New-York) partage également avec son illustre ainé, le souci d’une écriture au réalisme cinglant, qu’il sait transposer dans un imaginaire décalé que ne renierait pas Kool Keith ou Del The Funky Homosapien. Extrêmement prolifique autant derrière le mic que derrière les machines, il est de retour avec Elevators: Act 1 & 2 seulement quelques mois après le trépidant Emperor Nehru’s New Groove (2017, Nehruvia LLC), où il se laissait aller à quelques incursions trap, sur ses propres prods (l’excellent « Heavenly ») mais aussi celle du beatmaker Alexxx et notamment le track « The Goat (Baphomets Tune) » que n’aurait pas renié le duo multi platiné, Rae Sremmurd.
Aucunement passéiste, Bishop Nehru se distingue par sa soif de s’emparer des vibrations du moment, comme de s’inscrire dans la grande histoire d’une culture Hip-Hop complétement polymorphe. Il apparaît comme une alternative, dans une actualité musicale, boursoufflée par les stéréotypes d’un beatmaking désormais quasi-réalisé à la chaîne, par des adolescents, asservis dans leurs rôles de bedroom musicians. Dans la continuité versatile de ses précédents albums, il oriente ici la coloration musicale dans un esprit volontairement lumineux, activé par un sampling malin et inventif. Il s’entoure ainsi pour la première fois du beatmaker et dj Canadien, d’origine haïtienne, Kaytranada pour la première partie de son album, et des réussites immédiates comme « No Idea ». La cohérence sonore et artistique est au rendez-vous. Notre artiste sait où il va, rarement impressionné par le CV de ses compagnons de studio. Toujours aussi proche du mythique MF Doom, Bishop Nehru co-signe d’ailleurs avec lui la dernière partie de l’album. Des morceaux aussi jouissifs que « Potassium » ou « Again & Again » sont la résultante d’une alchimie créative et musicale, déjà exaltée à l’époque du trop mésestimé NehruvianDoom (2014, Sound of The Son/Lex Records). Sur la longueur de ce long format, les instrus impressionnent par leur minimalisme expressif, à l’image de l’entêtant « No Idea », terrain de jeu libre et spacieux pour la verve énergique de notre surdoué. Parfois très proche du beatmaking virtuose et inspiré d’un Madlib, cet album trouve sa matière créative dans la force d’un diggin’ d’exception et d’une discothèque célébrant la notion même de Rare Groove, à grands renforts par exemple, de Jazz progressif sur « Again & Again » ou de trouvailles sonores malicieuses comme cette flûte traversière virevoltante sur « Driftin’ ». Sans excès, avec beaucoup de finesse et de précision, le travail de production de nos trois complices insuffle à Elevators: Act 1 & 2 une dimension psychédélique décisive, notamment dans le traitement de la voix.

Voilà qui confère à ce disque différent et intelligent, une vitalité essentielle et prenante, qui en fait instantanément un des premiers LP indispensables de rap de ce début d’année, par des musiciens qui s’inscrivent largement plus dans la tradition des explorateurs sonores qui ont façonné le hip-hop originel (Bishop Nehru aurait affirmé que l’album Pet Sounds des Beach Boys a été sa principale source d’inspiration pour le présent LP), que dans celle des monstres vénaux et mercantiles du Rap Game US.

Bishop Nehru « Elevators: Act I & II » Nehruvia LLC

TRACKLIST:

Act I: Ascension
Driftin’
No Idea
The Game Of Life
Get Away
Up, Up & Away (Featuring Lion Babe)
Act II: Free Falling
Taserz.
Again & Again
Potassium
Rollercoasting
Rooftops



Album également dispo’ sur Spotify.



Laurent Thore

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