Lou Barlow « Brace The Wave »

Brace The Wave
Lou Barlow ne vieillit pas, ou plutôt ne veut pas vieillir. Une façon pour lui de rester jeune et surtout  de rester pour ses fans fidèles cet éternel adolescent romantique et passionné. Je comprendrais tout à fait que cette totale absence d’objectivité vous incite à arrêter de suite cette lecture ou, pire encore, vous incite à vous retourner contre la direction générale de Slow Show, pour abus de subjectivité.

Depuis les premiers disques de Sebadoh/Sentridoh (fin 80/début 90) et son éviction de Dinosaur Jr., Lou Barlow a sorti, et sort toujours, tout un tas de disques merveilleux et inutiles pour notre (mon) plus grand plaisir : les autres ont en effet abandonné depuis belle lurette. Certains enregistrements sont effectivement plus fatiguant que d’autres. Le Lo-fi se mérite, c’est bien connu : le masochisme n’étant pas le sport favori de l’amateur de pop, contrairement à d’autres styles  impliquant un rapport nettement plus physique  avec la musique. Attention, l’homme n’est pas uniquement Lo-fi dans son approche, le Lo-fi n’étant que la solution adaptée à des moyens économiques limités et une propension quasi-limite à écrire des chansons. Car  parfois, le monsieur fait les choses en grand (tout est relatif) à l’image de Harmacy (Sub Pop) de Sebadoh, en 1996 par exemple. Le confort du studio  n’étant pourtant pas nécessairement  synonyme de réussite ou de vérité.  En 1993, j’étais en première, encore animé par des goûts musicaux douteux (ou surprenants, tout est une histoire de point de vue) : la pochette de Bubble and Scrape (Sub Pop) de Sebadoh avait attiré mon regard dans les bacs de la médiathèque, et, depuis ce jour-là, mes goûts musicaux surprenants sont vraiment devenus douteux. Certains me rappelleront d’ailleurs à juste titre que Lou Barlow est aussi un enfant du punk et du métal et qu’il envoie parfois sévère quand le démon le démange. Nos oreilles se souviennent encore avec émotion de certains passages sauvages lors des concerts de feu Sebadoh. Lou Barlow reste néanmoins à mes yeux l’un des plus géniaux artisans de la pop bricolée, qui flirte parfois avec le succès mais  retombe très vite dans la légende underground, costume qui lui va si bien et dans lequel il semble être  parfaitement à l’aise.
Phénomène récurrent des musiques populaires, les passionnés comme moi n’aiment pas vraiment partager leurs trésors et développent des arguments faciles et complétement abscons pour conserver la propriété virtuelle d’un artiste ou d’un mouvement : «  Je l’aimais déjà au début des années 90 et toi ? »
« As-tu déjà écouté Weed Forestin (1990, Homestead) au moins ? », « Peux-tu me citer tous les groupes dans lequel Lou Barlow a sévi ? ». Quelque part, Lou Barlow nous appartient : nous qui étions  là, lors de ce(s) fameux concert(s), nous qui connaissons sur le bout des doigts son impressionnante  discographie (« indigeste,
chiante…. j’entends le dernier rang… Un peu de respect tout de même, je vous parle de
Monsieur Barlow »), nous qui lui avons pardonné (et surtout acheté) tous ses disques superflus et pourtant légendaires. Le mythe  fonctionne toujours et pour les mythes, ce n’est pas le nombre de personnes qui compte, mais la façon dont il est fondateur d’une pratique sociale, en l’occurrence celle du fan transi.
L’écriture de la chronique Brace The Wave est  parfaitement contradictoire et inutile (chouette, j’ai un point commun avec Lou Barlow). Premièrement, les fans (les vrais, les historiques)  sont déjà au courant depuis des lustres, analysent déjà les travaux du maître et intègrent ces nouveaux morceaux dans des classements improbables comme la meilleure chanson inaudible ou la chanson la plus artificiellement  Lo-fi. La direction de Slow Show devrait d’ailleurs recevoir par recommandé, une mise en demeure pour certains aspects négligents de cette chronique.  Deuxièmement, tout est  rentré dans l’ordre, après la reformation de Dinosaur Jr., Lou a certainement renfloué les caisses (l’homme a, semble-t-il, un train de vie raisonnable, à l’image de son budget t-shirt). Il peut désormais se consacrer à son activité favorite en sortant quelques disques confidentiels et maladroits sans autre contrainte que de se planter commercialement parlant. Mais Lou Barlow pourrait malheureusement retrouver la voie de l’éclairage médiatique. PitchTruc a un fait un post début-juillet et on ne sait jamais comment se passe le retour de hype. Au dernier comptage, il ne restait d’ailleurs plus qu’une quinzaine de cassettes en édition limitée, sur le Bandcamp créé spécialement pour Brace The Wave.

Et pourtant, j’ai envie de vous raconter ce disque. Il y a quelque chose de très jouissif pour un «habitué» à écouter ce (un) nouvel album de Lou Barlow. Dès la première lecture, ce nouveau disque  n’en est déjà plus un (nouveau)  tant cette façon de faire, cette voix, ces choix esthétiques assumés ramènent à l’homme et à une époque: ses lunettes, ses t-shirts déglingués et ce statut d’outsider permanent de l’indie rock américain. Cerise sur le gâteau, Brace The Wave a ce petit quelque chose en plus, ou plus précisément, ce truc en moins.
Enregistré en 6 jours, en studio un peu comme à la maison, avec la complicité de Justin Pizzoferrato
(cherchez sur internet, le monsieur a un C.V. plus qu’intéressant pour les canailles comme moi), tous les instruments ont été joués par Lou Barlow. Et c’est peut-être là, qu’il est le meilleur, quand il arrive à
pondre dans l’instant (ce que je voudrais croire), ces histoires de sentiments, de confusions, de doutes, ces histoires humaines somme toutes si banales mais qui sonnent si justes et si vraies dans sa bouche et
à travers ses mots.

I believed I could see her soul
Thru all her anger and pain
Half of my life
Waiting for her
To crack and emerge
(Extrait de « C&E »)

L’album s’ouvre sur  un exercice de style typiquement « Barlowien » avec « Reedemed ». Ukulélé, son de guitare moitié acoustique, moitié électrique, mais toujours légèrement cradingue, les prises et les idées se superposent, jouent avec la profondeur, une ligne de basse se répète,  la voix de Lou est là, au premier plan, tandis que ses propres fantômes font les chœurs, un peu partout dans la pièce. Lou est un groupe à lui tout seul, mais on le savait déjà.  En un morceau, l’affaire est dans le sac. Qu’est-ce qu’on est bien, tintin ! Il faut laisser la chance aux  chansons Lo-fi. Dans un monde ultra-connecté et baigné dans le toujours plus vite, toujours plus loin, toujours plus nouveau, prendre la petite demi-heure pour échapper au flux musical permanent de la planète et écouter ce «pauvre» Lou chantait ses sempiternelles chansons sentimentales est un luxe  dont je ne me prive pas.
Mise à part, « Nerve » et « Boundries » un peu en dessous (trop d’arrangements tuent l’arrangement certainement !!), l’ensemble du disque contient parmi les plus beaux morceaux de l’animal. (Pour les réclamations, adressez-vous directement à Slow Show ou relisez l’introduction de la chronique). « C&E », chanson folk chuchotée est une merveille de simplicité. Des milliers de chansons Lo-fi ont été gravées depuis l’avènement du « quatre pistes », mais voilà Lou Barlow est celui qui a contribué à faire de ce mouvement, un mouvement définitivement cool. Lorsque je l’interviewais en 2003, à l’occasion de la sortie de l’album de The New Folk Implosion, il me répondait avec humour lorsque je le questionnais sur cette fameuse étiquette Lo-fi : « Je suis l’oncle bizarre du Lo-fi (rires). Tu sais, j’ai été moi-même influencé par le Lo-fi, par des groupe comme Swell Maps, Young Marble Giant et des enregistrements comme certains bootlegs des Beatles… Je sais que je ne suis pas le parrain du Lo-fi, je ne fais rien de nouveau en fait. J’ai été très inspiré par ce mouvement comme aujourd’hui certains groupes peuvent être inspirés par ce que je fais. La plupart des gens ne savent pas que j’ai un lien avec la Lo-fi, la plupart des gens s’en foutent d’ailleurs et s’en foutent d’ailleurs de ce que je fais et de ma musique aussi (rires), ce qui me rend la tâche plus facile, et me permet de rester humble ».
Avec « Moving », Lou Barlow nous rappelle qu’il faut peu de choses pour faire un bon morceau. Un groupe comme Junip et son étonnant José González ont compris cela depuis bien longtemps. Le morceau suivant, « Wave » qui a donné le nom de l’album, aurait d’ailleurs pu être composé par l’ami González. Mais Lou Barlow ne possédant pas la virtuosité de son camarade suédois, il compense par sa fraîcheur juvénile et son intention sans faille. L’album se termine sur un très beau « Repeat » en laissant un léger goût de trop peu, de pas assez.
Mais c’est toujours le même problème avec Barlow, une fois écouté la première semaine jusqu’à épuisement, le disque est soigneusement rangé, rejoignant la précieuse collection. Il ne sera plus écouté 
avant la prochaine décennie ou avant la prochaine réunion « Tupperware » entre potes, consacrée à la
célébration des sensations Lo-fi de notre adolescence. (Les premiers Palace, les premiers Smog, la discographie cosmique de Daniel Johnston, le gamin Beck période One Foot In The Grave (1994, K Records), et j’en passe et des meilleurs côté américain, ou les plus proches en version hexagonale, avec Kim, avec les
premiers disques de Dionysos, ou le premier disque éponyme du Suisse Polar).

Je terminerai cette chronique parfaitement subjective, en espérant ne surtout pas vous avoir convaincu d’écouter ce nouveau disque de Lou Barlow. J’espère ainsi que vous aurez tout le loisir  de vous jeter par millions sur la  nouvelle sensation du moment EL VY (vous savez le side-project avec le mec de The National), disque plus que prometteur dont les premiers clips apparus ici et là, ont aiguisé notre appétit insatiable de pop avec un grand P. Par lien de cause à effet, ce détournement médiatique devrait être extrêmement favorable à l’écriture prolifique de mon cher Lou Barlow et à son retour définitif dans l’underground. Le disque d’EL VY donnera d’ailleurs dans quelques heures si ce n’est déjà fait, une chronique beaucoup plus objective que celle que j’ai réussie à  faire avec la nouvelle livraison bancale du grand Lou Barlow.

Lou Barlow Brace The Wave Domino/Joyful Noise

TRACKLIST:

Side A

Redeemed
Nerve
Moving
Pulse

Side B

Wave
Lazy
Boundaries
C & E
Repeat



Album également dispo’ sur Spotify & Bandcamp.




Laurent Thore

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