Nick Cave & The Bad Seeds au festival Les Nuits de Fourvière en 2022

À l’origine prévue en 2020, puis 2021 avant de finalement être annulée, la tournée de Nick Cave & The Bad Seeds visant à promouvoir Ghosteen (2020, Bad Seed Ltd.) devait notamment passer par Paris à l’immonde Accor Arena mais que nenni, le Covid passa par là (ça rime, c’est beau). Quasi deux ans plus tard et un nouvel album cette fois en duo (Carnage au côté de Warren Ellis), revoilà notre Australien préféré qui annonce non pas un, mais deux concerts dans l’un des plus beaux festivals de France : Les Nuits de Fourvière qui se tient chaque été (hors pandémie) dans le sublime Théâtre antique de Lyon.

Météo France ne se veut pas très rassurant quant à la journée du lundi 6 juin : 19° et 90% de pluie, en gros, on va y prendre, c’est sûr. L’arrivée sur site se fait donc sous une pluie qui ne cesse de s’amplifier avant, miracle, de cesser subitement quelques minutes avant l’arrivée des Bad Seeds sur scène à 21h30 pétantes. Actif depuis le début des années 80 avec un line-up en constante évolution, les Mauvaises Graines en imposent toujours autant dès leur entrée sur scène, comme de coutume, toujours très élégants. Le soupçon de fatigue que l’on pense déceler chez certains membres est vite éclipsé par le début du set. Souriant, Cave salut l’assistance, échange quelques regards avec son groupe avant d’attaquer d’emblée avec une énergie folle sur un bouillonnant « Get Ready For Love » à la frontière du rock ‘n’ roll et du gospel. Quasi sans pause, Nick et ses Mauvaises Graines enchaînent sur « There She Goes, My Beautiful World », prouvant ainsi qu’ils sont loin d’être rouillés malgré ces quelques années de pause forcée. Sur cette tournée, les Bad Seeds sont pour la première fois depuis 2004 accompagnés d’un trio de choristes sur scène d’où le choix de de rejouer des titres d’Abattoir Blues/The Lyre Of Orpheus (2004, Mute), enregistré dans ce même format. On notera l’arrivée de Toby Dammit (un ancien Swans proche d’Iggy Pop) à la batterie et aux percussions et d’une mystérieuse claviériste inconnue au bataillon. La scénographie est, comme toujours avec le musicien Australien, très sobre. Aucun artifice, juste de belles lumières mettant en valeur chaque musicien. Comme quoi, quand l’artiste/le groupe fait le taf, il n’y a nul besoin d’artifice (visant à camoufler un manque de talent diront certain…). S’ensuit le classique et imparable « From Her To Eternity », l’un des plus vieux titres de Nick Cave, tiré de l’album du même nom sorti il y a près de 40 ans. Petite baisse de tension avec « O’Children », sublime ballade suivie de près par « Jubilee Street » et son final époustouflant. Seul au piano, Nick Cave est poignant sur le beau « Bright Horses », secondé par un Warren Ellis à la voix cristalline, puis sur « I Need You » (dédicacé deux jours plus tôt au festival Primavera à ses deux enfants) et « Waiting For You », au moins aussi touchants. Le temps semble figé et l’on assiste, silencieux, à un grand moment de musique. Si le groupe est en très grande forme, c’est surtout Warren Ellis et Nick Cave vers qui tous les regards sont tournés. Le premier semble possédé lorsqu’il joue du violon ou d’une guitare et sait amuser la galerie lorsqu’il joue les traducteurs français pour son acolyte ; le second nous prouve qu’à 60 ans passés, il semble ne jamais avoir été autant en si grande forme. C’est simple, on a même l’impression que le temps n’a pas d’emprise sur lui. Il arpente la scène de droite à gauche, alternant chuchotement, chant et hurlement tout en se jetant régulièrement dans le public pour empoigner les mains qui se présentent à lui comme s’il s’agissait d’un dieu. À coup sûr dans une autre vie, Nick Cave a dû être prophète, prêcheur ou gourou ! Le ciel s’obscurcit et l’on entend ça et là quelques réminiscences d’orage, le moment idéal pour les Bad Seeds de repartir vers le post-punk de « Tupelo » puis de l’indispensable « Red Right Hand » durant lequel le chanteur australien échange quelques mots avec une fan dans la fosse. Différents types d’ambiances traversent une setlist savamment sélectionnée (qui semble quasi identique à tous les concerts de cette tournée européenne). « The Ship Song » et « Into My Arms » n’ont pas pris une ride et foutent tout bonnement le genre de frisson que l’on avait perdu l’habitude d’avoir lors de concerts ; tout comme le diabolique « The Mercy Seat », qui s’était offert une seconde vie il y a plus de 20 ans après avoir été repris par l’immense Johnny Cash. Mais contrairement à bon nombre de groupes et d’artistes actifs depuis plusieurs décennies, Nick Cave & The Bad Seeds ne semblent jamais se reposer sur leurs acquis, continuant, année après année, de proposer des disques originaux de grande qualité. Des titres plus récents et tout aussi géniaux comme « Higgs Boson Blues » ou « Vortex » ont ainsi parfaitement leur place dans une setlist déjà parfaite. Sans parler de « Carnage » et « Albuquerque », tirés de l’album, en duo cette fois, de Cave & Ellis paru en 2020. La soirée se termine en beauté sur un rappel inattendu avec « Henry Lee » en duo avec l’une des choristes.

Si l’on a un instant pu pester sur le prix des billets du concert de ce soir, on est maintenant certain qu’on en a eu pour notre argent. Car l’on a assisté au concert de toute une vie, le genre de soirée qui nous aura marqué et pour longtemps, un grand moment de grâce d’une intensité rare de plus de 2h00. On ne peut que remercier une fois de plus le festival Les Nuits de Fourvière pour un choix de programmation adapté à toutes sortes de publics, du plus populaire au plus pointu comme du légendaire, à vous de voir dans quelle catégorie entre Nick Cave & The Bad Seeds.

Setlist
Get Ready for Love
There She Goes, My Beautiful World
From Her to Eternity
O’Children
Jubilee Street
Bright Horses
I Need You
Waiting for You
Carnage
Tupelo
Red Right Hand
The Mercy Seat
The Ship Song
Higgs Boson Blues
City of Refuge
White Elephant
Rappel 1
Into My Arms
Vortex
Ghosteen Speaks
Rappel 2

Henry Lee


Nick Cave & The Bad Seeds (Bad Seed Ltd.)
Festival: Les Nuits de Fourvière
Photos de Paul Bourdrel ©


Compte-rendu du concert
de Nick Cave & The Bad Seeds
au Zénith de Paris en octobre 2017

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Critique et écoute intégrale de
Live Seeds par Nick Cave & The Bad Seeds (1993, Mute)
réédité en 2022 à l’occasion du Record Store Day

Stéphane Pinguet

Disquaire indépendant aigri mais passionné, amateur de musique, cinéma, littérature et bandes dessinées en tous genres.

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