Pumpkin : « Why you wanna go and do that… »

La rappeuse Pumpkin fait partie des artistes que Slow Show suit avec un intérêt non dissimulé depuis quelques années dans la scène Rap française. Le duo qu’elle compose avec le beatmaker Vin’s Da Cuero active depuis de nombreuses années une musique libre et indépendante, qui ne doit rien à personne et mérite une attention toute particulière. Lors de leur passage il y a quelques mois à Montluçon au 109, pour un plateau autour de l’incontournable Casey et de la jeune Illustre, j’ai sauté sur l’occasion pour lui poser toutes les questions qui me trottaient en tête depuis longtemps. Le beatmaker étant lui, affairé à peaufiner la préparation de leur set, je le retrouvais quelques semaines plus tard, au téléphone, pour une deuxième partie d’interview aussi éclairante que passionnante.
Les événements se bousculent en ce moment : live à FIP, une tournée, il y a eu la sortie d’Astronaute fin 2018, quel est votre état d’esprit ?

Pumpkin : Nous sommes très contents. Ce n’est pas notre premier album, mais c’est la première fois que nous avons autant de dates de concerts. Nous abordons tout ça un peu plus sereinement que les projets précédents. Pas mal de trucs sont tombés : FIP par exemple, même s’ils nous suivent depuis très longtemps.
Au niveau de l’état d’esprit : nous ne sommes jamais tranquilles car ce n’est pas compatible avec la vie d’artistes. Nous avons toujours envie de plus, nous avons toujours envie d’être à la hauteur des belles choses qui nous arrivent.

Je vous imagine grands bosseurs, exigeants, à l’image des balances auxquelles je viens d’assister. Ce qui vous arrive aujourd’hui, est plutôt selon toi le fruit d’années de travail, d’ambition et d’exigence ou c’est avant tout une conjonction de facteurs ?

Sincèrement, je pense que nous n’avons rien volé ! Autant, nous avons eu de nombreux coups de mains, autant nous avons des personnes qui croient en notre projet et nous aident à avancer, autant cela fait tellement d’années que nous cravachons. J’ai l’impression que c’est un juste retour des choses. Sinon, je crois que j’aurais juste envie de tout arrêter. C’est un travail qui est très exigeant, qui est dur, quand tu fais tout en auto-production. Tu travailles très dur pendant dix ans, tu as l’impression de ne pas avancer. Et puis un jour, tout se débloque. Alors ceux qui ne connaissent pas ton projet vont penser que c’est le fruit du hasard, alors que c’est bien le résultat de ton travail, de ton investissement. Ils vont avoir l’impression que tu débarques de nulle-part. Je ne sais plus qui disait : « il faut dix ans pour être connu du jour au lendemain ». Je crois que c’est Charles Aznavour (Rires). Nous sommes un peu en train de discuter du concept de réussite. Et il est de fait, hyper subjectif : il y a plein de gens qui ont peut-être d’autres ambitions, et une autre définition de la réussite, qui vont regarder notre projet et dire : « il ne se passe rien, vous n’êtes pas connus ». Mais nous, vu de l’intérieur, nous vivons notre quotidien comme une réussite.

En tout cas, ce qui vous arrive est aussi dû à ce très bon disque Astronaute qui est sorti fin 2018 !

C’est gentil.

Je maintiens ce que j’ai écrit, c’est un album ambitieux. J’ai été très sensible à son côté positif ou plutôt lumineux, et aussi à son côté militant, engagé.

Pumpkin et son acolyte Vin’s Da Cuero

Lumineux, c’est marrant que tu emploies ce mot, car c’est un mot que nous avons vraiment beaucoup utilisé quand nous nous sommes lancés dans ce projet. Nous avions envie de faire un album très lumineux. C’est un disque que je trouve très homogène, en tout cas dans l’univers sonore, ce qui lui confère une cohérence décisive. Si je fais un parallèle avec Peinture Fraîche (leur précédent album sorti en 2015 chez Mentalow, NDLR) pour lequel j’ai une attache sensible très forte, car il me parle beaucoup mais pas de la même manière, je le trouve beaucoup moins homogène sur la longueur. Ce n’est pas étonnant en fait, parce que Peinture Fraîche nous a permis d’apprendre plein de choses, sur absolument tous les aspects d’une sortie d’album. Il y a d’ailleurs plein de choses qui ne se sont pas passés comme on aurait voulu, et même si nous aimons beaucoup Peinture Fraîche, Astronaute est beaucoup plus abouti, pensé plus intelligemment, plus sereinement. Nous avions certainement plus confiance en nous : nous l’avons abordé avec des objectifs qualitatifs, que nous voulions atteindre. Dans la construction de l’album, dans le choix des morceaux, nous avons poussé le curseur beaucoup plus loin.

Il y a une sorte de challenge qui est permanent chez vous ?

Mais complètement, nous devenons meilleurs chacun dans nos disciplines. Il y a des artistes qui débarquent, qui démontrent très tôt une maturité artistique, une maturité personnelle très affirmée. Tout de suite, tu sens que c’est abouti, c’est très carré. Finalement, quand tu regardes, tu remarqueras que j’ai 38 balais, mais finalement c’est assez tardivement que je me suis lancée. C’est vraiment en 2012, l’année de mes 32 ans que je me suis sérieusement mise au Rap. Je faisais du Rap à côté, mais j’avais un taf, une vie beaucoup plus conventionnelle. En fait, j’avais fait un album comme ça. Mais bon 2010, cela reste l’année de mes 30 piges (son album L’année en décembre est sorti en 2009, son premier EP Ainsi de suite et est en 2010 via une collaboration entre Mentalow et BCR Music, NDLR). En fait, toute mon évolution s’est faite publiquement. Je n’ai pas attendu d’avoir la maturité pour sortir un disque et par contre, ne rien faire avant. Ce sont vraiment tes projets qui te font avancer. A l’inverse, quand je regarde tous les projets qui ont été les miens, même depuis Le vernissage (son premier disque sorti en 2007, NDLR) pour les fans Hardcore (rires) c’est flagrant, le travail, la progression qui a été la mienne. Je trouve ça génial.

L’idée n’était pas de les opposer. Je trouve d’ailleurs que c’est souvent une panacée de dire que le dernier album est toujours le meilleur !

Oui, je suis d’accord avec toi. Il y a des choses touchantes dans les débuts aussi, parce qu’il y a des choses qui t’échappent. Il y a des morceaux que j’adore. Le premier morceau qu’on n’ait jamais fait avec Vincent, c’est le morceau « L’ascenseur » sur l’album L’année en décembre. Pour moi, c’est un morceau qui a bien vieilli, il est hyper touchant. Et même la manière de poser qui est un peu fragile, elle marche bien en fait. Mais malgré tout, il y a du mieux. En effet, tu peux progresser techniquement mais faire un truc complètement inintéressant. Donc c’est vraiment une grande préoccupation que d’être bon sur tous les aspects. C’est là où cela reste difficile, il n’y a pas vraiment de recette. Mais c’est aussi la magie des projets artistiques.

Sujet plus général pour poursuivre, je sens chez vous, à travers par exemple des interviews de toi et de Vin’s, et même plus généralement dans votre communication, que faire du Rap, qu’être Hip-Hop, c’est s’inscrire dans une histoire, dans un mouvement, une culture ?

(Elle réfléchit) Au départ, c’est un peu malgré nous. Je suis née en 1980, j’ai été bercée par le Rap du début des années 90, un Rap qui était complètement dans le Hip-Hop à ce moment-là. Mais la question qui se pose aujourd’hui : est-ce que le Rap fait encore partie du Hip-Hop ? Nous n’allons pas aujourd’hui redéfinir ce qu’est le Hip-Hop ! C’est une culture à part entière, avec des manières de faire, une philosophie. Mais il y a beaucoup d’artistes Rap aujourd’hui qui ne se revendiquent pas du tout du Hip-Hop. Mais nous, nous avons grandi avec le Hip-Hop, et peut-être encore plus moi que Vincent, car il a 5 ans de moins que moi, et mine de rien, cela fait une différence. Malgré moi, le Rap fait partie de la culture Hip-hop, et il y a un truc un peu sacré dans tout ça, avec des codes, même si les codes sont aussi faits pour être dépassés, explosés. J’adore voir la nouvelle génération qui est beaucoup moins complexée que nous pouvons l’être, réinventer le Rap, le mélanger à plein d’autres styles de musiques, des trucs plus Pop, avec des rappeurs qui se mettent à chanter. En tout cas, ils ne se posent pas la question de savoir s’ils ont le droit ou pas. De notre côté, le Rap a un côté sacré, nous ne pouvons pas en faire ce qu’on en veut. Il faut que tout ça ait du sens, que tout ça soit attaché à des notions de partage, de transmission. Pourtant je ne viens pas des quartiers, je viens de la campagne. Mais quand même, tout ça nous a travaillé.
Il n’y a pas d’école dans le Rap : c’est en regardant, en se frottant aux autres que nous avons appris, auprès des plus grands justement, qui nous transmettaient, qui nous coachaient même si ce mot n’existait pas à l’époque. Je me rends compte, surtout aux contacts des plus jeunes que j’ai ce truc-là. Nous faisons beaucoup d’ateliers, nous adorons ça. Ce côté transmission, passer le flambeau, et en même temps, faire un peu d’histoire, leur ouvrir les yeux sur ce qu’ils écoutent, leur permettre de comprendre d’où ça vient, c’est hyper enrichissant. Et tu te rends compte qu’ils sont beaucoup plus curieux, que ce que nous pouvons penser. Tout ça a du sens. Mais mon truc, c’est quand même de faire de la musique. Il y a une école qui voudrait que le Rap soit avant tout de la revendication. De mon côté, je fais avant tout de la musique. Si c’était avant tout par revendication, il y aurait plein d’autres moyens : écrire des livres, s’engager en politique. Mais pour moi, le Rap doit rester avant tout de la musique et quelque part, un divertissement. Quand tu écoutes notre musique, la musicalité est aussi importante que le propos.

Mais du coup, comment tu qualifierais ton Rap, est ce qu’il est militant, engagé, politique, léger ?

En fait, c’est toujours pareil, cela dépend de qui écoute ! Certains vont dire : « ah, ouais Pumpkin c’est du Rap militant ». Que je le veuille ou non, il est militant même s’il n’en pas l’air, parce qu’il y a des choses qui sont dites. Mais c’est aussi volontaire de ma part, je pense que certains peuvent passer à côté.

Ce serait en opposition à des propositions plus Hardcore par exemple ?

J’ai une écriture qui est assez poétique en fait. Une partie de la substance d’un morceau peut passer à la trappe parfois, à cause de la forme. Parce qu’il y a ce truc de faire du beau ou malin, de faire claquer les mots, mais je ne veux pas que cela soit au détriment du sens. Mais si on me met en parallèle avec un rappeur ou une rappeuse qui utilise une voie plus directe ou plus crue, même si le sujet peut être plus léger ou plus bateau, comme les gens survolent malheureusement les choses, ils vont paraître plus militants ou plus engagés. Je le comprends, j’en suis consciente. Mais je n’ai pas envie de changer ma manière de faire pour autant. Mais de fait, je suis dans une forme de militantisme, car je dis souvent « Méfie-toi des apparences ». Je suis une meuf, j’ai la taille que j’ai, j’ai l’apparence que j’ai, j’ai l’âge que j’ai. Tout ça provoque des réactions du style « je ne vais pas écouter ce qu’elle fait ! » Surtout si tu es attiré par un certain style de Rap, une certaine image. Si tu ne dépasses pas certains de tes aprioris, tu peux passer à côté de choses vraiment intéressantes !

J’imagine qu’il y a vraiment un processus littéraire dans la genèse de tes textes, de tes Raps, et même certainement une voie introspective, intérieure. Ensuite doit venir le passage à l’expression et à la musicalité.

C’est un reproche que l’on peut me faire entre guillemets. Cela se sent, et cela ne plaît pas à tout le monde. Mais on peut avoir le même phénomène avec le Rap Hardcore. Casey est là ce soir. Elle est plus cash, mais c’est très écrit, très littéraire aussi. Elle lit beaucoup et ça se sent, mais voilà ce sont juste deux propositions différentes.

Par contre, si je te compare à la jeune génération : à certains moments, avec certains artistes, les procédés sont certainement beaucoup plus spontanés, mais liés aussi à des logiques ultra-productives et la nécessité d’exister en permanence. Le processus ne passe pas nécessairement pas cette phase d’écriture, même si je pense que certains jeunes rappeurs savent très bien écrire…

Alors pour moi, c’est un autre problème. C’est le fait d’avoir une actualité permanente : pour moi ce n’est pas compatible avec le fait d’être artiste. Tu deviens une usine à produire des morceaux. Cela doit être extrêmement éprouvant. Il n’y pas plus de place pour le vécu. Mais je ne me mets pas dans cette configuration-là, je n’ai aucune pression d’un label ou de quoi ce soit d’autres. C’est le bon côté de l’indépendance… la spontanéité, c’est à mon avis, quelque chose que je n’ai pas assez dans mon écriture. Si tu me demandais de pouvoir changer quelque chose d’un coup de baguette magique, peut-être bien que ce serait ça. Je suis quelqu’un de cérébral, et à l’origine plutôt quelqu’un de timide et d’angoissé… Je suis assez… Cela va paraître un peu bizarre cette phrase : je suis admirative de ce que j’ai réussi à faire, à accomplir, pas en termes de vente, mais être capable de monter sur scène, de faire des concerts, de pouvoir faire des interviews, de pouvoir structurer ma pensée correctement pour expliquer les choses, pour les exprimer clairement, c’était quelque chose de très compliqué pour moi avant. J’ai beaucoup travaillé là-dessus et beaucoup lutté. Quand je dis que je suis très admirative, c’est comme si je regardais mon moi d’avant, avec bienveillance. Je dis toujours aux gamins qui ont peur de prendre le micro pendant les ateliers, de prendre la parole devant les autres, qu’il faut toujours commencer par être son meilleur pote.


Clip créé pour la campagne de financement participative d’Astronaute

Il y a quelques temps, j’ai interviewé le groupe LABOTANIQUE, que vous connaissez très bien (Thomas Cochini a joué des parties de clavier sur l’album Astronaute, NDLR). Sur leur deuxième EP, ils ont essayé de s’éloigner de cette mécanique purement ​Rap, de ce rapport​ ​MC/Beatmaker… Est-ce qu’à l’inverse, pour toi et Vin’s, c’est vraiment dans cette​ ​mécanique que vous vous sentez le plus libres de vous exprimer ?

​Tu sais c’est vraiment l’œil extérieur qui ne veut finalement pas nous accepter comme​ ​rappeuse et beatmaker. Contrairement à LABOTANIQUE, dont tu parles, pour avoir discuté avec Ronan​ (Moinet​)​​ : lui il ne sent pas rappeur, il ne se sent pas MC, je crois que c’est comme ça qu’il​ ​me l’a dit, je ne voudrais pas trahir ses mots. Il ne se sent pas de monter sur scène, et de​ ​faire le mec qui ambiance. Lui, il a des textes, il raconte des histoires, il est à mi-​chemin entre​ ​la chanson et le ​Rap. Il y a plein de nouveaux artistes qui ont écouté pleins de trucs, ils ont​ ​tout digéré, et maintenant ils mélangent tout ça. Moi, on a souvent voulu m’associer à la​ ​chanson, au ​Slam…. Je vais être vulgaire, mais cassez-vous !​

Je n’ai peut-être pas bien formulé ma question mais au contraire, je trouve que vous êtes effectivement dans une pratique très ​Rap. Je voulais donc te demander si cet exercice très​ ​codé va rester votre terrain de création ou si vous pouvez envisager à l’avenir d’explorer de​ ​nouveaux territoires ?​

Alors comment expliquer​… Je suis rappeuse, Vincent est beatmaker. Nous faisons ce que​ ​nous avons aimé, ce que nous aimons entendre. Si tu fais attention, tu​ ​pourras retrouver dans notre musique, du A Tribe Called Quest, du Common, du Mos Def​ ; ​En​ ​France, du Hocus Pocus, du I​​AM, du Oxmo Puccino, du Mc Solaar, un peu de Sa​ïan Supa Crew par​ ​moments… mais si tu écoutes Silence Radio (album sorti en 2013​, NDLR​) c’est du ​Rap ​Electro​ ​avec Vadim, 20 Syl (qui ont collaboré avec le duo sur Silence Radio​, NDLR). Sur un projet, tu​ ​parlais tout à l’heure de cohérence : il faut avoir un univers. Cet univers peut avoir plusieurs​ ​influences, et nous essayons souvent de visiter beaucoup de styles. Mais en fait, nous ne​ ​sommes pas dans un truc de puristes, les gens nous associent au Boom Bap​. Oui pourquoi​ ​pas : mais c’est du Boom Bap de 2019. Notre manière de mixer le son, elle est actuelle, ce​ ​n’est pas un mix de ’96, nous avons des potes qui font ça et c’est très cool, mais nous en​ ​vrai, ce n’est pas tout à fait ça. Et nous sommes tout à fait ouverts.​


Reprise du « Nouveau Western » d’MC Solaar, l’une des influences du duo…

Ne serait-ce que dans les machines qu’utilise Vin’s ?

Tu imagines, Vincent fait des scratchs avec ses machines : les puristes n’accepteraient jamais​ ​ça ! (Rires)​

Sur certains morceaux comme « Persona non gratis », « Bye bye​​ Madeleine », il y a de​ ​petites touches, de petits clins d’œil à tout un tas de morceaux, qui vous ont certainement​ ​marqué plus jeune ?​

En fait, nous en parlons rarement en interview, mais tous ces « scratchs » c’est très souvent​ ​moi qui les ramène. Vincent, il compose, mais le choix des « scratchs » vocaux, en réalité, fait​ ​partie de l’histoire qui est racontée. Sur « Persona non gratis », par exemple, une partie des​ ​scratchs raconte l’histoire du morceau, notamment sur le refrain. Nous avons détourné​ ​toutes ces phrases, qui dans un contexte différent, racontent une autre histoire, mais qui​ s’insèrent ici dans une nouvelle. Erykah Badu qui chante « I’m going under water », c’est​ hyper ​poétique, et ça devient littérale et donc plus directe. Mais c’est vraiment une recherche​ ​que je fais. Parce qu’en fait, Vincent n’a pas cette histoire avec les mots, cela n’est pas sa​ ​démarche. Moi, par contre, j’adore ça. Et c’est aussi comme ça, que je construis mes histoires​ ​mais je ne suis pas ​DJ. Il y a par exemple le morceau ​ »Mascarade​ » …. « You know, ​kids don’t​ ​learn from people they don’t like​…​ ​Teaching and learning should bring joy »​. En fait, c’est​ ​une prof d’Anglais, aux Etats-Unis, comme pour nous, une prof de Français,​ ​malheureusement elle est décédée. Elle avait fait une conférence TEDX. J’avais adoré ce truc-là, elle disait des trucs super. Une prof qui est hyper passionnée par son métier et qui dit​ ​donc « Les enfants n’apprennent pas de personnes qu’ils n’apprécient pas… »​, ​pour moi, ce​ ​sont véritablement des punchlines, et il fallait absolument qu’on les prenne. Après, nous envoyons tout ça au ​DJ, avec des suggestions de positionnements. Cela​ me permet de dire des choses, mais sans que ce soit ma voix, et je trouve ça génial. D’autant​ ​plus marrant, que finalement personne ne le sait. (enfin plus vraiment maintenant ! NDLR​)​

C’est vraiment chouette de pouvoir rentrer dans votre petite cuisine. Mais c’est aussi le​ ​propre des interviews que de pouvoir changer ses propres représentations. Effectivement à​ ​tort, je pensais vraiment que cette dimension venait de Vincent.​

Il participe à tout ça, évidemment comme moi je peux apporter des choses dans son travail.​ ​Par exemple, le morceau ​ »Guerre du Nord​ », le début c’est un monsieur qui dit « You came​ ​from Paris, ​you came from Paris…. Hello, ​you ​came from Paris »​, ​en fait, nous étions dans​ ​le train, et c’est le contrôleur que j’ai enregistré. En fait, pendant un an, j’avais un ​Zoom (un enregistreur numérique de marque Zoom, très abordable et très répandu aujourd’hui​, NDLR​)​ ​avec moi. J’enregistrais partout, tout le temps, pleins de trucs de la vie quotidienne. Parce​ ​que nous avions envie de mettre de la matière sonore de cette nature. Je trouvais encore​ ​plus sympa que cette matière ne vienne pas d’internet ou de Youtube, qu’elle vienne de la vraie vie en fait, du réel.​

Si nous poursuivons sur la dimension sonore, je retrouve dans les instrus que compose​ ​Vin’s : des samples​ ​mythiques, je pense par exemple sur ​ »Chimiq​ », à un sample que je connais depuis des années.​..

Ah, oui, mais en fait, il l’a repris comme un clin d’œil car c’est un sample classique du ​Rap,​ ​comme une référence à sa propre culture musicale.

Peut-être une référence à ces producteurs préférés ?​

​Certainement, mais il te le dira mieux que moi… Et d’ailleurs à la fin de ​ »Chimiq​ », pour​ ​revenir aux scratchs, il y a Q-​Tip, « Wh​y​ you wanna go and do that… » ​qui est un de mes​ ​gimmicks préférés. Comme ce morceau parlait d’amour, j’ai eu envie de l’utiliser. C’est un​ ​gimmick qui est repris par Q-Tip et par Common dans certains morceaux aussi. Il nous le​ fallait absolument, alors nous sommes allés le chercher sur plusieurs morceaux différents​ ​comme ​ »Gone ​’​​til ​It’s ​Gone​ » le morceau de Janet Jackson.​

Avec justement un sample et un jeu de réponse avec la voix de Joni Mitchell !

​Ah, oui, quel morceau ! J’adore ça. Je pourrais faire des morceaux entiers comme ça. Cela​ ​pourrait d’ailleurs être la base d’un projet. En téléchargement gratuit, bien sûr ! (toujours une question de droits !​ NDLR​).

​L’horloge tourne, et je vais peut-être passer à la dernière question, elle concerne un​ ​morceau où tu es certainement beaucoup dans la dérision mais avec une part de vrai, c’est​ ​le morceau ​ » Can’t Stop, Won’t Stop​  »

Qui est peut-être le morceau le plus léger de Astronaute, non ?

​En tout cas, dans ce morceau tu racontes que tu aurais aimé être une chanteuse de ​Jazz.​ ​Est-ce que justement, tu aimerais explorer d’autres possibilités de ta voix à l’avenir ?​

​Il a suffi que je fasse ce morceau-là, pour que je sois invitée par Médéric Collignon (​…et Jus​ ​de Bosce, pour le festival Détours de Babel à Grenoble en ​mars dernier, dans le cadre d’une session exceptionnelle revisitant le ​Hip-​Hop des années 80, au croisement du ​Rap et du ​Jazz​, N​DLR​)​ ​pour une première expérience dans le monde du ​Jazz. Je n’ai pas chanté, j’ai rappé, mais c’était vraiment rigolo d’être avec des musiciens de ​Jazz sur scène. Avec des musiciens,​ ​j’avais déjà eu l’expérience, mais avec des musiciens de jazz aussi pointus, c’est assez​ ​incroyable.​​

Toi, qui aimes les challenges, pour le coup, cela devait vraiment en être un !

Déjà c’était pour un « one-shot », et puis nous étions limités en termes de temps pour​ ​travailler : c’était chouette mais c’était un peu « freestyle ». Mais c’était bien pour moi, qui cherche aussi à travailler l’improvisation. Le show que nous avons avec Vincent, il est au​ ​millimètre, très travaillé, très carré. Donc de me retrouver sur scène sans trop savoir​ ​comment cela va se passer : sur ce côté travail sur moi, sortir de ma zone de confort et​ ​« démerde toi » que je m’impose, c’était parfait, et très drôle. J’adore travailler avec Vincent,​ ​mais là c’était différent, et ça fait du bien.​

Pour revenir à ma question initiale puisque à priori tu chantes sous la douche en écoutant​ ​FIP ! (Rires)

Quand nous avons fait la release party d​e Astronaute à Paris, à la Boule Noire, et que​ ​nous avons joué ce morceau : les gars de FIP étaient dans la salle, ils ont gueulé comme des​ ​dingues, et ils m’ont presque foutu dans la merde parce que j’avais envie de rigoler ! Je pense que je m’empêche encore de faire des choses, parce que j’ai trop de respect pour ceux​ ​et celles qui font ça sérieusement, parce que tout simplement je n’ose pas, parce que c’est​ ​aussi quelque chose que je ne maîtrise pas forcément… J’ai pris des cours de chant l’an dernier​ avec François Valade à Trempolino (​u​​​ne structure de référence sur Nantes, dans​ ​l’accompagnement et le développement des musiciens, entre autres​, NDLR​) et il m’a encouragé :​ « Amuse toi, éclate toi, laisse toi aller… même si c’est pas super juste au départ, c’est en faisant que tu apprendras ! »

​Cela se sent d’ailleurs déjà sur Astronaute !​

​Oui, disons que je module un peu plus, et que j’avais la volonté.​

On pourrait même dire que tu as plusieurs voix sur Astronaute.​

Oui, mais c’était déjà le cas sur Peinture Fraîche mais c’était moins maîtrisé. Alors que sur​ Astronaute, il faut savoir qu’il y a des morceaux que j’ai enregistré en plusieurs tonalités​ ​pour voir, et après nous avons choisi. J’ai fait beaucoup de tests aussi, avec des voix en appui,​ ​avec des voix un peu plus chantées. Nous avons fait un truc globalement sobre mais qui n’est​ ​pas monotone.​

En tout cas, tous les morceaux ne sont pas incarnés de la même façon.​

​Ah, ça non ! C’est quelque chose que j’ai envie de creuser. Mais il y a des pièges dans lesquels il ne faut pas tomber surtout quand tu es rappeur. Certains le maîtrisent très bien,​ ​d’autres le font de manière systématique, ou le font à l’enregistrement, parce qu’on peut​ ​tricher un peu, et puis par contre, en live, cela ne passe pas très bien. Je veux faire attention à ces choses-là. Je suis peut-être encore un peu trop prudente, on revient toujours aux​ ​mêmes choses mais j’aimerais bien.​

Sans vouloir te jeter des fleurs, du point de vue du ​Rap pur et dur, comme tu es une grosse​ ​bosseuse, tu as développé et affirmé une vraie maîtrise technique. La jeune génération​ ​pense parfois à tort, qu’il suffit surtout d’avoir de la gouaille et de prendre le micro pour​ ​rapper.​

C’est là où justement je peux commencer à casser des bouches si je puis dire (Rires)​. ​Maintenant il y a deux ou trois trucs où je peux commencer à frimer (Rires).​

C’est-à-dire ?​

J’ai deux ou trois raisons maintenant pour avoir la tête haute par rapport à ce que je peux​ ​faire avec ma voix en ​Rap. Il y a des choses que je fais, qui sont faussement simples, vraiment.​ ​Peut-être que quand tu les écoutes, elles paraissent simples. Du point de vue du flow, ça​ ​paraît facile, mais cela reste technique d’un point de vue rythmique, pattern et respiration.​ ​Et puis il faut aussi tenir les morceaux sur scène pendant une heure ! On voit beaucoup de​ ​concerts avec Vincent, et parfois certains artistes semblent prendre les choses à la légère.​

​Alors justement, quel est le rappeur qui te scotche par son flow, par sa technique, par ses textes ?​

​En ce moment, Kendrick Lamar forcément. Mais il y a quelques années, j’ai eu la chance de​ ​voir Common sur scène, plusieurs fois​. Impeccable ! Tout ! Lui​, les musiciens qui​ ​l’accompagnent​, ​sa façon de rejouer les morceaux​, sa capacité à être seul sur scène, ne pas être essoufflé avec des flows de ouf. Et puis à l’inverse, des rappeurs que​ j’adore comme Mos Def, où ça ne l’a pas fait. Il joue trop sur le côté cool. Après The Roots, là, la grosse claque avec Black Thought (Tariq Luqmaan Trotter, emcee et membre fondateur du groupe de Philadelphie, NDLR), le mec c’est une machine. Mais ce n’est pas un hasard. Depuis que je suis toute petite, je pense qu’on m’a appris ça. En fait quand j’ai commencé à rapper, j’étais très loin d’être la meilleure, bien au contraire, mais je suis la seule qui a taffé, et surtout qui n’a pas lâché. Parce que des rappeurs talentueux qui lâchent l’affaire pour X raisons, il y en a à la pelle. J’en connais plein, même des connus : et ça m’attriste de voir qu’ils ne sortent plus de projets. Je me suis toujours dit, que sans rien lâcher, qu’en bossant lentement et sûrement, qu’en étant sérieuse, il n’y avait pas de raison de ne pas arriver à mon but. La qualité est une histoire de volonté, surtout dans la façon de construire son show. Bien sûr ce n’est pas facile mais c’est passionnant. En tout cas, avec Vin’s c’est ce qui nous fait kiffer. Monter sur scène, pour organiser des pogos avec le public, c’est cool, mais ce n’est pas vraiment pour moi. Mais c’est là, où je pense que notre démarche est avant tout musicale au sens large. En fait, mon père était pianiste, mon frère est musicien, guitariste, auteur-compositeur, ma mère était danseuse de Flamenco. Et justement, ce sont des disciplines, où il faut beaucoup de discipline. Au départ, j’ai fait un peu de danse, mais je n’ai pas accroché, j’ai fait un peu de piano, mais c’était la cata’… Et puis j’ai découvert le Rap, je n’étais pas forcément très forte, mais j’ai compris qu’avec de la discipline, je pouvais y arriver.​

Pumpkin & Vin’s Da Cuero ont sorti cette année Astronaute chez Mentalow Music,
Relisez notre critique de l’album, ainsi que de son prédécesseur, Peinture Fraîche ci-dessous.

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Photos : Bastien Burger ©


 

Laurent Thore

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