Vin’s Da Cuero : « Producteur en circuits cool »

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Cette interview en deux temps aura eu le mérite de mettre en lumière la formidable complémentarité artistique qui anime le duo Rap de Pumpkin & Vin’s Da Cuero. Si par mégarde, j’attribuais d’une certaine manière tout le mérite à l’étonnante rappeuse, bluffé par sa personnalité singulière et son sens aiguisé du rap, je considérais à tort l’excellent travail du beatmaker comme un aspect secondaire de leur musique, alors que leur alchimie décisive est un tout, permettant notamment à leur dernier album en date, Astronaute, d’afficher une ambition musicale de haut vol. Alors que les deux complices sont déjà tournés vers leur prochain album, retour avec Vincent sur son étonnant travail de composition et surtout sur sa quête sonore, loin d’être banale et cloisonnée.
Bonjour Vincent, depuis la sortie d’Astronaute l’année dernière, il s’est passé beaucoup de choses pour vous, dans quel état d’esprit es-tu ?

Vin’s Da Cuero : Positif ! Il s’est passé beaucoup de choses très cool pour nous. Forcément, ça donne envie d’aller de l’avant. Mais déjà hâte de proposer la suite, de trouver de nouvelles sonorités, de faire évoluer notre musique. 

Je perçois que la période de création et de diffusion d’Astronaute a été assez longue. Est-ce que justement après une aussi longue période à se concentrer sur un projet, on a envie de passer très vite à quelque chose de nouveau ?

Dans mon cas, vu que ce sont finalement des choses assez personnelles en réalité, qui concernent ma relation à la création : j’ai vraiment besoin d’un moment de décompression. Ce que j’aime bien faire sur un nouveau projet, c’est trouver des nouvelles façons de travailler, qui me permettent d’amener des sonorités différentes, ou en tout cas, de les faire évoluer. Pour Astronaute, nous avons fait monter la sauce en sortant plusieurs EP’s (Chimiq en 2016 et Persona Non Gratis en 2017, NDLR) et notamment ce dernier EP que nous n’avions pas prévu de sortir. Pour Peinture Fraîche, nous n’avions sorti qu’un EP (Le Beau temps en 2014, NDLR) et puis l’album. Pour Astronaute, nous sentions qu’il manquait une étape. C’était stratégique, en fait, de sortir un autre EP pour accrocher plus de médias, mais aussi accrocher un tourneur, ce qui nous a permis d’avoir une belle tournée. Et comme à chaque fois, que nous sortons un vinyle, nous mettons le côté créatif en pause, car comme nous sommes indépendants avec notre label (Mentalow Music, NDLR), il y a un gros travail de production derrière. Je m’occupe par exemple de tout ce qui est visuel, infographie et web design. Mine de rien, un nouveau projet, c’est aussi s’occuper d’une nouvelle charte graphique, de décliner des chartes graphiques déjà existantes. Cela prend énormément de temps, donc la période de création d’Astronaute n’a pas été si grande que ça, mais elle a été très étalée. Du coup, j’ai eu besoin d’un vrai sas de décompression de plusieurs mois, histoire de trouver une nouvelle manière de travailler pour le prochain album. Je n’aime pas avoir l’impression de tourner en rond. J’ai vraiment horreur de m’ennuyer et faire du travail à la chaîne. Et c’est d’ailleurs pour ça que je produis assez peu en réalité, notamment pour d’autres artistes.

Vous donnez beaucoup de sens à ce que vous faîtes. Du coup, est ce que tu as le sentiment que ce qui vous arrive est un juste retour des choses ou au contraire, sans que tu saches vraiment pourquoi, la reconnaissance arrive un peu plus facilement aujourd’hui ?

Je pense que c’est un peu un mélange des deux, mais de toute façon, cette reconnaissance, arrive avec le travail et les années. Artistiquement, nous n’avons jamais vraiment eu de problèmes à avoir de la reconnaissance de la part d’autres artistes beaucoup plus confirmés que nous. Cela impressionnait d’ailleurs pas mal de gens de la profession, de voir que dès 2012, sur Silence Radio, nous avions collaboré avec Dj Vadim, 20Syl, Ty, Metropolis de Foreign Beggars, certains sont disques d’or, d’autres remplissent des stades et jouent à l’international. Et avoir une artiste inconnue à l’époque, avoir des featuring et des collaborations d’artistes de ce calibre a impressionné pas mal de monde. Surtout que ces featuring et ces collaborations ont toujours été des trucs très sincères. Ce sont avant tout des rencontres entre artistes, avec des gens que nous connaissons personnellement et qui sont pour la plupart des amis. Après, pour les médias et les professionnels, notre musique reste assez confidentielle, d’une parce que nous ne correspondons pas nécessairement aux codes actuels du Rap, en tout cas, s’adressant au grand public. Le Rap est souvent considéré aujourd’hui par les médias et les pros comme une musique pour adolescents. Nous, du coup, nous ne rentrons pas du tout dans les cases, nous sommes trentenaires,

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Vin’s Da Cuero & Pumpkin

Pumpkin a bientôt quarante piges. Nous nous doutons bien que les majors ne vont pas s’adresser à nous pour toucher un public jeune, elles se tournent plutôt vers de jeunes phénomènes. Mais à l’inverse, nous arrivons dans notre petite niche, à grossir. Nous prenons notre temps, nous ne faisons pas forcément des choix qui sont les plus rapides, mais ce sont ceux que nous avons envie de faire. Nous sommes conscients que nous avons au-dessus de nous une sorte de plafond, et que si un jour, nous cartonnons ce sera vraiment par accident. Et d’ailleurs, je ne crois pas que nous faisons les choix pour. Du coup, nous sommes très contents de la place que nous avons aujourd’hui. Bien sûr, nous avons toujours envie de plus, parce que nous avons envie de proposer des projets de plus en plus intéressants, de plus en plus ambitieux, que ce soit en termes de clips, mais aussi d’objets. Un des trucs que je kiffe le plus c’est de réfléchir à des objets : la sortie d’Astronaute c’est un vinyle translucide, avec la sleeve interne imprimée… Nous avons fait appel à l’artiste Müz, qui a dessiné sur la pochette, ce qui a représenté un travail extrêmement minutieux, mais voilà un de mes kiffs, c’est aussi ça.

Je trouve que vous accompagnez cette ambition, par une qualité pas si commune que ça dans le milieu : vous aimer expliquer ce que vous faites avec beaucoup d’envie, comme dans les vidéos FAQ. Je sens presque chez vous, un besoin d’être compris dans ce que vous faîtes et comment vous le faîtes.

Je ne sais pas trop…. Je pense que nous sommes très naturels en fait. Nous faisons attention bien évidemment à notre image. Mais au quotidien, nous sommes très proches des gens : après chaque concert, la première chose que nous faisons même avant d’aller prendre une douche ou quoi ce soit, c’est d’aller au merchandising, de parler avec les gens. A l’inverse, quand je fais de la musique, je ne me dis jamais, « tiens avec ce morceau, je pourrais contrarier notre fan base ». D’un côté, nous sommes vraiment très heureux de cette relation avec les gens, sur les réseaux sociaux, dans les concerts. Après les concerts, on est à la cool et généralement notre public est très cool. Mais nous veillons à ne pas avoir peur de prendre des risques par crainte de perdre une partie de notre public. Ce qui m’importe c’est de faire ce que j’ai envie de faire. J’aime bien partager sur les réseaux sociaux, des groupes, des musiques, qui n’ont pas vraiment rien à voir avec nous, mais qui sont très différents : du grime UK par exemple, qui est très street, que j’écoute depuis très longtemps, même si cela ne s’entend pas forcément dans ma musique. Dernièrement j’ai partagé un truc des Neptunes, en disant que c’était un des duos de producteurs qui m’a le plus influencé, même si cela ne s’entend pas forcément dans ma musique. Un mec a mis dans un commentaire, « Bah heureusement que ça ne s’entend pas ». Mais tout ça me fait rigoler, car si j’ai envie de faire du son à la Neptunes, je le ferais sans problème. Nous aimons bien avoir une bonne relation avec le public, mais nous essayons aussi de ne pas être obnubilé par ça.

A travers ta communication, je trouve que tu démontres un respect très profond pour le travail des producteurs, des musiciens même pour ceux qui te parlent moins…. Est-ce que tu ne te sens pas en décalage dans l’univers du Rap, où les notions de clash, de rivalité, de compétition sont très présentes ?

C’est clair que l’on parle beaucoup de clashs en ce moment, notamment avec Booba et Kaaris, qui vont se foutre sur la gueule. Moi, aussi cela me fait bien rigoler, je vais même sur leurs Instagram pour voir ce qu’ils se balancent à la gueule, je trouve ça rigolo. Après c’est plus le côté « hate », de rager sur certaines choses… Comme tout le monde, j’ai des moments de « hate », mais j’essaie de faire comprendre aux gens que c’est intéressant d’aller vers d’autres genres musicaux. Nous venons d’une période où chacun prêchait pour son style de Rap, en disant à tout le monde que c’était le meilleur style de Rap, en gros. Moi, je ne suis pas vraiment comme ça. Depuis que je suis gamin, j’écoute plein de styles de Rap différents, pleins de styles de musiques différents. C’est pour ça que j’aime bien partager des trucs et transmettre ce truc « ce n’est pas parce que cela ne correspond pas forcément à ce que vous écoutez, que c’est forcément de la merde…Peut-être que vous n’avez pas compris les codes de cette musique, parce que chaque style de musique, a ses propres codes. » C’est vraiment passionnant par exemple de s’intéresser à comment et pourquoi les Anglais vont intégrer des choses qui viennent des Caraïbes. Et même si à la base, les sonorités caribéennes ne sont pas forcément des sonorités qui me parlent beaucoup, parce que je suis français et d’origine chilienne. Ce n’est pas le genre de sons que j’écoutais quand j’étais gamin. Mais quand tu fais l’effort de creuser et de comprendre, c’est vraiment cool. J’essaie déjà d’une, d’écouter beaucoup de choses, de ne pas me fermer mais aussi de ne pas rager, parce que cela ne sert à rien. Je préfère voir les opportunités qui se présentent à moi : je pourrais me dire par exemple, Le Mouv’, ils ne jouent pas nos sons mais d’un autre côté de La Maison de la Radio, FIP, par contre, ils nous jouent. FIP c’est une radio de très grande qualité, ils ont des programmateurs supers, c’est une radio qui défonce !

Je trouve que chez vous, faire du Rap, être Hip-Hop, c’est s’inscrire dans un mouvement, dans une culture ! Tu démontres régulièrement une très bonne connaissance de cette histoire. Est-ce qu’il est important pour toi, de respecter cet héritage ?

Carrément ! Depuis quelques temps, je pense qu’il y a des rappeurs qui ne sont pas absolument pas dans la culture Hip-Hop. J’ai envie de dire, pourquoi pas ? Le Rap a tellement grossi, qu’il s’est affranchi de la culture Hip-Hop et a créé quelque chose d’autre. Je n’ai rien contre. Je ne pense pas que ces nouveaux rappeurs vont profiter de la culture Hip-Hop, je pense tout simplement qu’ils s’en foutent. Après, personnellement, j’ai commencé à écouter du Rap à la fin des années 90, à une période où la culture Hip-Hop était quand même très présente, j’ai eu la chance d’avoir une maman qui écoutait pas mal de Rap, des trucs comme De La Soul, A Tribe Called Quest… Des groupes qui sont, mine de rien, très attachés à cette culture. Automatiquement, je m’y suis intéressé, j’ai lu beaucoup de bouquins. En plus, quand j’étais adolescent, j’étais très actif sur les forums, avec des potes, on en avait même monté un. Je me levais le matin, j’allais sur les sites américains, je faisais des news en traduisant les infos, pour que les membres de ma communauté puissent avoir accès à tout ça. J’ai toujours été attiré finalement par la culture Hip-Hop. De manière générale, j’aime beaucoup l’histoire : je trouve passionnant de savoir pourquoi la musique qu’on fait sonne comme ça, d’où elle vient. Je suis quelqu’un de curieux. Alors forcément, quand tu deviens amoureux de cette musique, tu te rends compte que c’est un peu l’arbre qui cache la forêt. J’ai grandi à Paris, je voyais les mecs qui dansaient à Châtelet, des mecs faire du graff’… J’ai toujours été entouré par plein de disciplines de la culture Hip-Hop, mais ce qui m’a fait vraiment rentrer dedans c’est le Rap. J’ai beaucoup lu de bouquins sur la culture Hip-Hop, sur le son mais ce n’est pas quelque chose que je vais imposer. Je ne vais pas me préoccuper de savoir que la plupart des jeunes qui écoutent du Rap se moquent de la culture Hip-Hop. Je préfère me concentrer sur ceux qui auront un intérêt pour cette culture. C’était d’ailleurs un peu pareil à mon époque : des mecs qui écoutaient Dr. Dre par exemple, début 2000, et qui n’en avaient rien à foutre de la culture qu’il y avait derrière. Mais à partir du moment où tu aimes bien l’histoire comme moi, quand tu as une culture aussi riche que la culture Hip-Hop devant toi, cela ne peut être que cool de plonger la tête première dedans.

Cette connaissance et cette passion pour cette culture, se retrouve dans ta musique, tu utilises par exemple des samples, qui sont presque des standards, je pense par exemple à celui issu du morceau « UFO » d’ESG.

Ça, c’est clairement un clin d’œil volontaire. C’est un sample qui est iconique, et qui a été utilisé par pleins de producteurs, sur des morceaux de Jay Dee, de Q-Tip, de Notorious Big… (de mon côté, j’ai écouté pour la première fois ce sample dans le morceau « Switch » de Senser, et j’ai compris son caractère « iconique » à travers le morceau « It’s my Turn » du groupe Stezo, un classique des mixtapes Hip-Hop US du début des 90’s, NDR). J’avais vraiment envie d’utiliser pendant des années, ce sample iconique, je l’ai placé dans le morceau « Chimiq ». Je trouve ça plutôt cool quand des gens savent ce que représente ce sample. La plupart des gens ne vont pas s’en rendre compte, et juste dire que ça sonne bien. Mais ceux qui savent ce qu’il y a derrière -je suis aussi très fan de jeux vidéos- c’est un peu comme des petits « easter eggs », que tu vas placer à droite à gauche, et ceux qui comprennent ce délire vont avoir un petit sourire !

A l’inverse, en questionnant Pumpkin, je pensais qu’un autre aspect de votre musique venait complètement de toi, alors que c’est vraiment elle : ce sont les scratchs et les incrustations vocales dans vos morceaux, plutôt issus de grands classiques Hip-Hop américains des années 90/2000.

C’est carrément elle, car là-dessus je ne fais pas grand-chose, même si j’ai 50 milliards a capella à la maison, et que je pourrais. C’est vrai, que Pumpkin adore vraiment ça, et comme elle adore ça, je lui laisse la main dessus, tout simplement. (Rires) (Cette réponse est vraiment raccord avec celle de Pumpkin ! NDLR)

Du coup, nous pouvons bifurquer sur votre relation artistique, sur votre relation beatmaker/rappeuse : est-ce que chacun a son domaine réservé ou est-ce que chacun intervient sur le domaine de prédilection de l’autre ?

En fait, nous n’avons pas la même façon de travailler avec Pumpkin. En gros, elle, de son côté, elle va tout garder jusqu’au dernier moment. Je vais souvent découvrir des textes au moment d’enregistrer une première version, une première maquette. Alors que moi, c’est tout l’inverse, je vais commencer un morceau, et même si au départ, j’ai juste une basse, une guitare et un clavier qui tourne sur quatre mesures, je vais lui faire écouter, pour lui demander si elle aime la direction que je prends, la direction que prend le morceau. Après, en fonction de ce qu’elle me dit, je vais rajouter des éléments. Régulièrement, quand je fais des instrus’, je lui fais écouter les différentes étapes. Après, son intervention reste en surface, un « j’aime ou je n’aime pas ». Quelque fois, c’est arrivé qu’elle dise « là ce serait bien d’avoir une petite mélodie ou un petit truc », mais ça reste assez rare. En fait, quand je la consulte, c’est beaucoup plus pour valider ou non des directions, des arrangements. De mon côté, quand j’interviens sur ses textes, et sur son écriture, ce sont plutôt sur des détails, sur son flow, parfois je vais lui faire changer des rimes, en lui proposant de remplacer un mot par un autre, parce que je trouve ça plus logique. Cela arrive de changer des micro-choses, mais je ne prends jamais le stylo pour réécrire certaines parties et pareil, elle ne prend jamais les machines pour composer. Par contre, nous sommes très ouverts l’un comme l’autre aux critiques, avec le souci d’avancer dans la même direction. 


« Tru Master », un titre produit par Pete Rock, l’une des influences de Vin’s…
(extrait de l’album Soul Survivor, 1998, Loud/RCA/BMG)

Quand j’utilise le terme « beatmaker » pour te qualifier, je le trouve presque réducteur par rapport à ton travail, mais aussi parce que des musiciens interviennent sur vos morceaux comme Thomas (Cochini) de LABOTANIQUE et bien sûr, Bastien Burger. On se rapproche plus du coup d’un travail de producteur te concernant : du coup, quels sont les producteurs de référence pour toi ?

C’est toujours dur de répondre comme ça, car il y en a vraiment plein. A chaque fois, d’ailleurs je me fais d’ailleurs la réflexion, il faudrait que je me replonge dans le travail des producteurs des artistes modernes que je kiffe en ce moment, pour voir qui il y a vraiment derrière les prods’ des uns et des autres, car c’est un truc que je n’ai pas fait depuis longtemps. Mais en tout cas, ceux qui m’ont beaucoup influencé quand j’ai commencé le beatmaking sont les grands classiques, les Neptunes, Jay Dee, Madlib, Pete Rock, Dj Premier, et aussi Timbaland, Jneiro Jarel que j’aime beaucoup (un producteur singulier, auteur d’albums surprenants sur le label Kindred Spirits sous ce nom, mais aussi sur Lex Records sous le patronyme de Dr. Do What ? ou avec le collectif Shape of Broad Minds, NDLR). Après, il y a tous les potes, qui m’ont beaucoup influencé, les gars de La Fine Équipe, 20Syl avec qui nous avons bossé, qui est vraiment impressionnant en tant que producteur.

De te mettre sous l’étiquette producteur plutôt que sous celle de beatmaker, à l’image des producteurs que tu cites, n’est-ce pas aussi une façon de reconnaître ton ouverture d’esprit. Je sais que vous aimez beaucoup avec Pumpkin le groupe Gorillaz qui est lié à des producteurs qui sont connus aussi pour leurs prods’ Hip-Hop ou Rap. Est-ce que cette ouverture d’esprit te permet de te libérer aussi du côté très codifié du Rap et de gagner en liberté ?

Je t’avoue que je ne me pose pas vraiment cette question. Les seules choses que j’essaie de faire, c’est de toujours pousser les choses le plus loin possible. C’est comme ça que j’en suis venu à travailler avec des musiciens. Pour le prochain album, en réalité, il y a assez peu de samples, comparé à Astronaute : nous sommes plus dans des compositions. En fait, je suis plus dans l’action, et je sais surtout ce que je n’ai pas envie de faire ou plus envie de faire. Je n’ai plus envie de faire des choses très simples comme quand j’avais vingt ans. Et malheureusement, je trouve qu’aujourd’hui il y a pas mal de beatmakers, notamment dans le « Boom Bap » qui se contentent de trouver une boucle de mettre un kick, snare et charley, et la prod est finie. De mon côté, déjà ma première règle, c’est que la prod’ en elle-même, tu puisses l’écouter sans rappeur dessus. J’aime quand elle est suffisamment variée dans son séquençage, que les arrangements sont suffisamment beaux pour que tu puisses l’écouter trois, quatre minutes sans te faire chier. L’objectif, c’est qu’il y ait une vraie vie de la version instrumentale, que ce soit déjà génial, et que dès que le rappeur arrive dessus, ça devienne encore plus fou. J’ai envie de faire des séquençages de plus en plus léchés, de plus en plus variés. J’essaie de me creuser la tête, avec les années, pour ne pas toujours tomber dans des intros de huit mesures, qui est un peu le standard de tous les morceaux de musique moderne aujourd’hui. Et encore, aujourd’hui, c’est parfois quatre mesures pour arriver directement au refrain. J’essaie de sortir des sentiers battus, mais surtout pour moi en fait. Dans l’évolution de ma musique, c’est là que j’ai envie d’aller, de garder les bases du « Boom Bap » mais essayer de les magnifier. Il y a plein d’artistes qui le font très bien aujourd’hui comme Anderson .Paak par exemple, et je parle même pas d’un mec comme Flying Lotus, qui va carrément vers le Jazz. J’essaie d’avoir ces réflexes là, et d’être effectivement plus producteur. 


« Clint Eastwood », premier single de Gorillaz sorti en 2001 chez Parlophone.

J’ai évoqué Gorillaz, un projet aussi hybride, qui va puiser aussi bien dans la Pop, la Soul, le Rap que l’Electro pourrait te plaire à l’avenir ?

Oui, carrément. J’ai toujours été un grand fan de Gorillaz. Ce type de sonorités, cela me plairait beaucoup. Mais après ce qui est vraiment compliqué, c’est trouver les gens avec qui le faire. Et puis, si aujourd’hui, je pense maitriser le son « Rap » : quand tu te diriges vers une musique, influencée par tellement de styles et surtout aussi bien écrite que celle de Gorillaz, je ne pense pas que j’ai le talent de compositeur nécessaire pour le moment. Après pourquoi pas travailler avec pleins d’autres personnes, et vraiment avoir une âme de producteur au sens large. Mais, là c’est plus un travail de direction artistique, où tu vas pouvoir t’appuyer sur des musiciens qui vont eux-même composer et apporter des arrangements en plus des tiens. Mais plus il y a de monde, plus cela peut devenir compliqué. C’est clairement quelque chose, qui me plairait dans l’avenir. Mais pour l’instant, je n’y pense pas trop, car je suis sur des trucs qui m’éclatent, et c’est ma priorité. Mais je ne mets pas de barrière de principe.

Je sens beaucoup de naturel chez toi et chez Pumpkin comme quand je lui posais des questions autour du morceau « Can’t Stop Won’t Stop » où elle parle avec beaucoup d’humour et de second degré de ses envies d’être une chanteuse de Jazz ?

C’est sûr, qu’on ne se prend pas trop la tête. Nous réfléchissons beaucoup quand nous sommes dans un projet particulier : comment le défendre, le vendre, le magnifier. Mais au moment de la création, nous allons simplement là où nous avons envie, par passion.

Est-ce que tu arrives à garder des espaces de créations personnelles, en dehors de tes projets avec Pumpkin. La première fois, que j’ai entendu parler de toi, c’est en lisant, l’excellent magazine Starwax, dans lequel était chroniqué ton premier album solo (Put it on Wax en 2011 sur Mentalow Music, NDLR) ?

Pour la petite histoire, il y avait une petite faute de frappe, Put-on wax. (Rires) C’est marrant, mais ce sujet revient souvent sur la table. Il y a dix ans, j’ai sorti mon premier son, qui est sur l’album de Pumpkin sorti en 2009 (L’instru’ du morceau « Eau de Rhodes », NDLR). Je me disais qu’il serait marrant de sortir une compilation regroupant des morceaux déjà sortis, plus quelques nouveaux morceaux, instrus’. Pareil, je me dis souvent que je devrais faire une suite à Coloriages vol.1 (Un EP sorti en 2013 et annoncé comme le premier d’une série à venir, NDLR). Mais il date déjà un peu et toujours pas de vol.2 alors que ce n’est que quatre titres. Mais voilà, je n’ai pas le temps tout simplement. Nous sommes beaucoup sur la route. Et le plus intelligent, et tout de même de bosser sur notre projet avec Pumpkin, d’une parce que cela fait grave kiffer, mais aussi parce que cela nous permet de faire des concerts, et j’adore ça. En solo, un beatmaker tout seul sur scène, je trouve ça pas très intéressant. Et même si on m’a proposé plusieurs fois de monter sur scène en solo, je n’ai pas envie de proposer un show que je n’aimerais pas moi-même en tant que public. Ce que nous proposons avec Pumpkin, sur scène me fait kiffer. Donc ce n’est pas très grave, de ne pas vraiment me concentrer sur mes projets persos. Et puis si les gens veulent m’écouter, les versions instrus’ de nos morceaux existent et sont largement disponibles. Je pense que je serais frustré si je n’étais pas actif. Mais je sortirais certainement un de ces jours un projet. J’ai contacté, il n’y a pas longtemps, un rappeur de Rouen que j’aime beaucoup, Kartoon. Il a la vingtaine, il est aussi beatmaker et il réalise ces clips. Il est très fort et vraiment très complet. Je lui ai fait une prod’ sur mesure, et il est train de travailler dessus.

La musique est en quelque sorte chez vous un challenge permanent. Si à tort, on vous colle un peu trop facilement l’étiquette « Boom Bap », c’est aussi oublier que ce genre est aussi associé à certaines machines, qui sont très différentes de celles que tu peux utiliser aujourd’hui, et avec lesquelles tu peux explorer de nombreux territoires.

Le « Boom Bap » est une musique qui a vraiment évolué, elle ne s’est pas arrêtée aux débuts des années 90. Il y a des artistes actuels comme Kaytranada, qui ont vraiment cette inspiration « Boom Bap », avec cette façon de sampler, mais son traitement est vraiment très actuel, et le résultat défonce de ouf. L’avantage du « Boom Bap » en fait, comme il est basé sur le sampling c’est qu’en réalité, tu peux écouter de tout, des sons « Boom Bap » vont sonner très Jazz, d’autres plus Electro, et même parfois brésilien, comme sur le morceau « Tribe » de BAS, avec J. Cole. La façon de produire est vraiment Trap, notamment au niveau des charleys et quelques caisses claires qui viennent faire des roulements. Mais par contre, le sample c’est un truc purement brésilien (extrait d’une ballade Bossa-Nova de Edu Lobo « Zum zum). Il n’y a plus vraiment de frontières, tu es dans la Trap, mais en même temps, il y a une chaleur qui est dégagée par ce sample de guitare Bossa-Nova très organique. Est-ce que tu vas classer ça dans la Trap, dans le Boom Bap ?
Notre morceau « Mauvais genre » certains vont dire que c’est de l’Electro, parce que le sample vient d’un morceau de musiques électroniques des 70’s, mais la façon de produire, et la rythmique c’est très Boom Bap. C’est tellement subjectif en réalité, que je ne me pose plus vraiment la question. En tout cas, je sais que j’aime la musique organique, parce que les sonorités sont souvent très intemporelles. Je ne dis pas que je n’aime pas les sonorités synthétiques, mais ce qui fait que le rap des années 90 vieillit aussi bien, c’est aussi parce qu’il utilisait beaucoup de samples de musiques organiques, avec des basses, des saxos, des pianos, des instruments qui seront toujours là. Et puis le flow des années 90 : quand tu rappes sur une prod à 95 bpm, tu prends Big L par exemple, s’il arrivait aujourd’hui, il rapperait pareil, et il mettrait tout le monde à l’amende !

Bizarrement, pour moi, le « Boom Bap » est synonyme de MPC (de la marque Akai, NDLR), ce qui est réducteur.

Oui, car beaucoup utilisaient les SP (samplers et chantillonneurs de la marque Roland, NDLR) !

En tout cas, à chaque époque, ses outils, tu utilises aujourd’hui des Maschine (de chez Native Instruments, NDLR), notamment sur scène, où c’est vraiment très sympa de te voir évoluer et jouer. Tu parles déjà de votre prochain album, est ce qu’il sera influencé par de nouveaux éléments que tu as intégré dans ton set de producteur ?

Il y a un plug-in qui a beaucoup changé ma façon de travailler, c’est Melodyne (par la firme Celemony, NDLR). Il permet d’analyser un sample, un son, une phrase musicale : et ainsi tu peux en dissocier toutes ses notes. Comme j’utilise beaucoup de couches sonores très différentes, je vais pouvoir changer les accords, en les multipliant, mais tout en gardant la même texture et les mêmes sonorités. Après selon les samples, cela marche plus ou moins bien, car le résultat est parfois un peu synthétique. Par ailleurs, quand j’analyse un sample, le plug-in va me sortir toutes les notes, et me les fournir en version midi. Avec d’autres plug-in, je peux trouver les suites d’accord, et m’en inspirer pour en créer de nouveaux. Cela dépasse le cadre du sample à proprement dit. Je me sens du coup beaucoup plus libre, car je peux faire des variations sur la base d’un même sample sur plusieurs mesures, et donc amener un peu plus de mélodies et ne pas être prisonnier du sample. Pour le prochain projet, je vais pouvoir pousser le truc encore plus loin.

Plus trop de problèmes de droits alors ? (Rires)

Oui, c’est con, mais ce sont aussi des choses auxquelles on pense. A notre niveau, le nombre de disques que nous sortons même si c’est à quelques milliers d’exemplaires, c’est vraiment une goutte d’eau par rapport au business des maisons de disques. Elles ne vont pas aller fliquer tous les petits producteurs de Rap, sinon elles passeraient leur temps à faire des procès et elles perdraient de l’argent, car il n’y a pas d’argent à se faire avec nous ! Mais les procès, ça coûte cher. Mais si nous sommes ambitieux, et si nous franchissons à l’avenir de nouvelles étapes, ces nouvelles approches enlèvent aussi ce problème-là.

Qu’est ce qu’on peut vous souhaiter pour la suite ?

De faire bonne route, et que notre prochain album soit encore plus cool qu’Astronaute.

Pumpkin & Vin’s Da Cuero ont sorti cette année Astronaute chez Mentalow Music,
Relisez notre critique de l’album, ainsi que de son prédécesseur, Peinture Fraîche ci-dessous.

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Photos : Bastien Burger ©


Interview de Pumpkin à découvrir ci-dessous sur Slow Show
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Laurent Thore

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