Elysian Fields « Pink Air »

Si vous lisez régulièrement Slow Show (faites au moins semblant si ce n’est pas le cas!), vous savez certainement que la rédaction entretient quelques obsessions pour des spécimens musicaux aussi réguliers qu’imposants: Nick Cave, Mogwai ou la défunte et regrettée Sharon Jones; liste à laquelle je pourrais aisément ajouter Elysian Fields. Alors, quand un nouvel album des New-Yorkais arrive, je fais comme les copains: je l’épuise jusqu’à plus soif, je le tords, je le dissèque, je l’analyse, et je m’enflamme forcément car Pink Air marque assurément de son empreinte la rentrée discographique.

Je célébrais précédemment et à juste titre l’album Ghost Of No (2016, Vicious Circle/Ojet). Pourtant, ni le sensationnel (à part peut-être cette sombre histoire d’album enregistré avec Steve Albini), ni la frénésie n’ont jamais fait partie de l’aventure, depuis le premier album fondateur Bleed Your Cedar (1996, Radioactive), où tout était déjà là, à sa place, prêt à se démultiplier. Le duo développe ainsi depuis plus de vingt ans une fascinante continuité esthétique, une manière si personnelle et si singulière de sculpter cette matière première persistante et poétique. La musique ne semble jamais les quitter, comme si elle les habitait en permanence, avec une intensité peu commune, à l’image des concerts inoubliables, auxquels j’ai eu la chance d’assister. Car c’est un fait, Elysian Fields est l’exemple parfait d’un rejeton du New-York arty, symbolisé par la Knitting Factory, ce club de Jazz, friand d’avant-gardisme et d’expérimentations. Ce que nous avons peut-être tendance à oublier tant le groupe entretient une relation d’amour avec la France. Nourris par leur proximité avec des formations aventureuses comme celle des Lounge Lizards, et des musiciens aussi inspirants qu’Arto Lindsay ou encore Marc Ribot, les deux complices n’ont jamais versé dans la pureté d’un rock simplement agité ou à l’inverse dans l’expression convenue d’un folk romantique et sensuel. La moindre note, la moindre émotion s’est toujours retrouvée englobée dans une fusion de sens et de styles (« Beyond The Horizon »). Et si le Blues a toujours été un évident fil conducteur, parfois bien plus proche du sentiment que d’une véritable signature sonore (« Household Gods »), le Jazz a toujours été là impassible, dans un coin de la pièce, à siroter son whisky (« Karen 25 »). En regardant de plus près une discographie, qui ne souffre d’ailleurs d’aucun faux-pas, chacun des albums a remarquablement représenté à sa manière un état d’esprit différent et unique, capture d’un instant présent tout autant que la résultante d’une formation mobilisée pour l’occasion. Si Ghost Of No se révélait dans son ensemble resserré, soulignant comme jamais la complexité troublante de ce merveilleux face à face entre le guitariste et la chanteuse, Pink Air lui est plus le disque d’un véritable groupe (de Rock? Allez ça commence !).

Oren Bloedow & Jennifer Charles d’Elysian Fields

Premièrement, Matt Johnson n’est plus simplement ce batteur élégant et inspiré, accompagnant de tout son talent la musique des New-Yorkais, il est assurément aujourd’hui une pièce maîtresse d’Elysian Fields. Deuxièmement, quelque peu libérés de l’obligation de porter à eux-seuls la force émotionnelle de leur musique, Jennifer Charles et Oren Bloedow ont trouvé plus de latitude pour se laisser aller et s’échapper de leurs rôles habituels. À l’image de « Storm Cellar » où Jennifer célébrerait avec brio, par une posture vocale qu’on lui connait peu, l’héritage de grandes figures féminines et new-yorkaises comme celle de Patti Smith ou celle de Debbie Harry. Troisièmement, notre guitariste, a semble-t-il trouvé du répondant à la hauteur de sa créativité et de sa technique, chez des musiciens hors normes, comme Simon Sheldon Hanes ou l’invité spécial, le grand Vernon Reid du combo Funk/Metal Living Colour, sur l’épique « Knights of the White Carnation ».
Selon certains, Pink Air serait ainsi l’album Rock tant attendu d’Elysian Fields, où le groupe sortirait enfin de sa relative mais légendaire nonchalance. Forcément, avec des morceaux aussi massifs que « Knights of the White Carnation » (et sa tension électrique digne de Shellac) ou encore « Dispossessed », difficile de contredire ce point de vue, tout de même très réducteur, à la vue des somptueux climats hors du temps que le groupe s’évertue à développer avec une classe qui frise parfois l’insolence. Pourtant ces morceaux enlevés et appuyés ne sont pas une nouveauté: sur Bum Raps and Love Taps (2005, Naïve), Set The Grass on Fire agitait déjà mes sens avec son souffle ardent à fleur de peau ou encore le tubesque « Jack in the Box » sur Bleed Your Cedar, montrait tout simplement qu’Elysian Fields en avait déjà sous le capot. Mais voilà, comme tous les musiciens américains, ils ont nécessairement la rage suite à l’élection du blondinet taquin et milliardaire à la tête de leur pays, et forcément envie de tout casser pour montrer qu’ils sont vraiment trop dégoutés de la vie, à grands renforts de guitares et de textes incendiaires. Heureusement pour eux (et surtout pour nos oreilles), d’autres supergroupes se sont chargés pour eux, d’incarner la prophétie révolutionnaire et marquetée de la colère! Il serait donc impardonnable de réduire cet album, à un simple cri de contestation.

 

Cowards that dare not show their face
Follow the grand conductor
Squire their underground campaign
Parade in ghost regalia
« Knights of the White Carnation »

La réponse d’Elysian Fields, à l’instar de celle du génial trio Yo La Tengo et de leur exceptionnel There’s A Riot Going On (2018, Matador), face à une géopolitique mondiale (et donc américaine) particulièrement anxiogène, et face à la déraison d’un monde qui court à sa perte qu’Elysian Fields oppose aujourd’hui, de manière plus frontale dans ses textes et dans ses intentions, s’intègre parfaitement dans ce cabaret des sentiments, à cœur ouvert. Les morceaux où s’unissent, dans une écriture confondante, intimité, volonté et légèreté ne sont pas légions de nos jours (« Beyond the Horizon »). Sans larmes et sans pathos, en prenant soin de prendre ce recul artistique nécessaire et salvateur, Jennifer Charles est décidément une chanteuse, une plume et une interprète hors du commun, loin de la performance, mais décidément porteuse d’une vibrante vérité.

Pink Air comme tous ses camarades, est un disque différent: et à ce titre, une œuvre enlevée, orageuse et instinctive, capable de réveiller ceux qui boudaient, pour de mauvaises raisons, ’un des groupes les plus attachants du circuit indépendant, tout en confortant les fans de la première heure, par sa dynamique et son intensité. Ceux-là même accueillant comme un cadeau du ciel, en guise de conclusion époustouflante, « Time Capsule » sublime ballade mélancolique, certes plus classique, marquée par un piano solitaire particulièrement expressif, sobrement accompagné par cette caisse claire minimaliste, le tout survolé par une Jennifer reconnaissable entre mille et totalement irrésistible.

Elysian Fields Pink Air Microcultures/Ojet

TRACKLIST:

Side A

Storm Cellar
Star Sheen
Beyond The Horizon
Karen 25

Side B

Philistine Jackknife
Dispossessed
Household Gods
Time Capsule



Album également dispo’ sur Apple Music, Bandcamp & Spotify.



Critique de Ghosts of No (2016, Vicious Circle Records)

Critique Elysian Fields Vicious Circle Records New-York Band Indie Folk Ghosts Of No
 

Laurent Thore

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